Versos French Raoul Ponchon Au Temps ou les bêtes parlaient

French poem

Au Temps ou les bêtes parlaient

by (1848–1937)

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Jadis les gens étaient moins bêtes,  — Du temps que les bêtes parlaient, — Les cœurs étaient vaillants, les têtes Pour la liberté s’emballaient ; La foi des peuples était prompte Vers leurs dieux qui les consolaient. C’est du moins ce que l’on nous conte Du temps où les bêtes parlaient.

Les rois pacifiques, honnêtes, Étaient tous de gentils garçons, Régnaient sagement ; les poètes Les célébraient dans leurs chansons. Dans une touchante harmonie Les grands aux humbles se mêlaient : Rêve éteint, vision finie ! Ô temps où les bêtes parlaient !

Jadis, les mères, les épouses Se montraient merveilleusement De l’honneur de l’époux jalouses En ne prenant qu’un simple amant. Mais entre elles faisant la paire, Jamais elles ne s’accouplaient ; Les enfants avaient plus d’un père Au temps où les bêtes parlaient.

La femme aujourd’hui politique, Fait sa médecine, son droit, Aspire à la Chose publique : Mon Dieu, qui sait ? Moins qu’on le croit Elle est capable de sottises ; Mais jadis les hommes trouvaient Plus de boutons à leurs chemises, Au temps où les bêtes parlaient.

Au bon temps jadis, sur les places, Certainement l’on rencontrait Bien moins de fontaines Wallaces, Plus de marchands de vin clairet. Ô crâne temps ! Époques dignes ! Les bons ivrognes se soûlaient Avec le joli sang des vignes ! Au temps où les bêtes parlaient.

Autrefois l’on voyait l’artiste, Tout entier à son idéal, Aimer la Beauté Trismégiste D’un amour pur et filial. Les Arts n’étaient pas en boutique Et les peintres ne barbouillaient Pas encore pour l’Amérique, Au temps où les bêtes parlaient.

La pudeur était moins farouche ; Les mœurs pourtant n’en souffraient pas ; On pouvait baiser sur la bouche Sa muse, à la fin du repas, Jadis. Les juges équitables Jugeaient les méchants, mais laissaient Chanter en paix les pauvres diables, Au temps où les bêtes parlaient.