French poem
Le Bon dieu et le cocu
by Raoul Ponchon (1848–1937)
Or, une fois mort, un compère Digne du séjour des maudits, S’en alla frapper au contraire À la porte du Paradis.
Comme le bonhomme Saint Pierre Ne voulait rien de lui savoir : « Mon vieux, dit-il, c’est Dieu le Père Et non pas toi que je veux voir.
— Espère-moi donc, dit l’apôtre, Un instant ; je vais le chercher, Assieds-toi. — C’est cela, dit l’autre, Et tâche de te dépêcher. »
Il était là, de male sorte, À faire les cent pas carrés Quand il s’avisa d’une porte Qui lui parut lui dire : Entrez.
Il pensa : « Qu’est-ce que je risque ? Entrons toujours, nous verrons bien. Ce qu’il y a, je le confisque… S’il n’y a rien, n’y aura rien. »
Une grande salle d’or jaune S’offrit à ses yeux éblouis, Et c’était la salle du trône Où Dieu fait son petit Saint Louis.
Alors lui vint l’idée extrême, Et combien sacrilège aussi, De s’asseoir sur le fauteuil même Divin. Dès qu’il y fut assis
Son regard traversa l’espace. Il en fut tout estomaqué : Il voyait tout ce qui se passe Sur notre globe terraqué.
Et, notamment, il vit sa femme Bourlinguer avec un milord : « Garce ! s’écria-t-il. L’infâme… Comment, je suis à peine mort,
« Et voilà déjà qu’elle opère… » Et, saisissant le tabouret Qui sert aux pieds de Dieu le Père Il le lança sur ces gorets.
À ce moment se fit entendre Dieu lui-même. Notre païen N’eut tôt que le temps de descendre Et de prendre son air de rien.
Dieu lui dit : « Alors, misérable, On entre ici comme au moulin ? Et mon tabouret d’or ? que diable En as-tu fait, dis, crapule, hein ?
— Seigneur, vraiment je le regrette. Mais ce tabouret a vécu. Je te l’ai flanqué à la tête D’un sieur qui me faisait cocu. »
Le bon Dieu d’un rire homérique Se rendit jusques au nombril ; Et comme il est hyperbolique : « Mâtin ! si tu devais, dit-il,
« Fracasser — que Je me pardonne ! — Tous ceux-là qui t’ont fait cocu, Il ne resterait plus personne Sur terre, sois-en convaincu. »