Versos French Raoul Ponchon Le Miracle du Val-André

French poem

Le Miracle du Val-André

by (1848–1937)

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Huit baigneurs pêchaient, à mer basse, Des crevettes sur un îlot, Près des côtes, quand — ô disgrâce ! — Ils furent surpris par le flot.

Cinq d’entre eux gagnèrent la terre En se mouillant légèrement ; Seules, trois miss de l’Angleterre Crurent mieux d’agir autrement.

Elles pouvaient faire de même Pourtant, en se troussant un peu. Mais, quoi ! leurs mollets de carême Ne sont visibles que pour Dieu.

Ces trois shokingnables donzelles Restèrent donc sur cet îlot, Et, voyant tant d’eau autour d’elles, Crièrent : « Au feu ! » Aussitôt

Sur la côte, on donna l’alarme Et l’on fit sonner le tocsin. Il vint du pompier, du gendarme De tout pays circonvoisin.

Que pouvaient faire les gendarmes En cette triste occasion ? Et les pompiers ?… Verser des larmes ? Vaine superfétation !

Par malheur, la mer était forte. Un vent du tonnerre d’Auteuil Augmentait la marée, en sorte Que l’îlot sombrait à vue d’œil.

Des matelots pleins de courage Tentèrent vingt fois d’approcher, Vingt fois tinrent tête à l’orage, Mais ils durent y renoncer.

On essaya de maints cordages Et de va-et-vient de secours Trop courts — c’est la loi des cordages — Et la mer qui montait toujours !…

Voilà qu’une vieille biguine Dans le silence piaula Que l’unique grâce divine Pouvait sortir ces miss de là.

Alors, quelqu’un de l’assistance Alla prévenir le recteur, Le seul qui, dans la circonstance, Lui paraissait à la hauteur.

« Est-ce que ces miss en détresse Logent à la Communauté ? Dit-il, — c’est ça qui m’intéresse, — Ou bien à l’hôtel à côté ? »

Sur la réponse affirmative Qu’elles n’étaient pas d’à côté, De suite, il s’empresse, il s’active, Et se met deux sous de beauté :

C’est dire qu’il revêt sa chape, Qu’il prend sa crosse de gala, Son anneau béni par le pape, Bref, se met en grand tralala.

Puis, à la façon coutumière, Il forme une procession : C’est d’abord la croix, la bannière Des majeures occasions.

Un abbé prend le reliquaire Où se trouve, — c’est évident, — Sinon un des clous du Calvaire, Un doigt de pied de saint Brandan.

Suivent les lévites, les vierges, Et les clients du Saint Hôtel, Maniant chapelets et cierges Et s’évertuant vers le ciel.

Enfin, quelques vieilles momies Ferment le cortège sacré, En récitant les litanies Qui sont d’usage au Val-André.

Lorsque chacun fut à sa place, La procession s’ébranla, Au milieu de la populace Curieuse de ces cas-là.

Elle arriva sur la falaise Qui domine le noir îlot Où gémissaient nos trois Anglaises En proie à la fureur des flots.

Il était temps. Déjà les crabes Leur rongeaient mollets et genoux… Le recteur émit des syllabes D’une langue inconnue à nous.

Et devant ces flots en démence, Avec un geste non pareil, — Celui de Josué, je pense, Quand il arrêta le soleil, —

Il somma la mer souveraine De se retirer subito, Sans qu’elle rouspète, sous peine De l’excommunier tantôt.

Dans l’instant, une ultime lame Engloutit nos miss tout à fait… Seigneur, prends pitié de leur âme, Et de la mienne, s’il te plaît !