French poem
Le Pays sans chemise
by Raoul Ponchon (1848–1937)
Il est une contrée omise Sur la carte de l’univers, Où les femmes sont en chemise Même dans le sein des hivers.
Mais, par une étrange manie, Bien qu’en montrant tous leurs appas, Elles dérobent le génie De leurs mollets sous de longs bas.
Ce sont d’irréductibles viandes Qui cagnent comme des bassets, Quand ce ne sont pas des limandes Qui tiendraient trois dans deux corsets.
Il faut les voir à la lumière De préférence, car leur teint S’envole aussitôt en poussière Au jour indiscret du matin.
Tout le long des lentes journées, Dans un farniente sans pareil, Elles restent emprisonnées Sans se soucier du soleil.
Elles sont veules et ganaches, Roulant un regard sans entrain Dans leurs yeux — comme on dit — de vaches Qui regardent passer un train.
Et puis ? Qu’est-ce qu’elles fabriquent ? Me direz-vous. — Eh bien, messieurs, Elles attendent et s’astiquent, — Tels des soldats consciencieux.
Elles fument des cigarettes Ou s’affalent comme un paquet, Interrogent des pâquerettes À l’aide d’un jeu de piquet.
La reine, une vieille matrone Qui s’écroule de tous côtés Et se dénomine patronne, Préside aux jeux de ces beautés.
Et le roi ? car la souveraine Est mariée. Oh ! le roi, c’est Plutôt le mari de la reine, Voire encor son premier sujet.
Et c’est là, vous pouvez m’en croire, Le seul homme de tout l’État ; Je ne cite que pour mémoire Un très déplorable soldat
Sans fusil, qui lave et qui brosse, Ministre de la propreté, Qui travaille comme une rosse Plutôt que comme un député.
Et le patron ? Quelles affaires A-t-il ? Aucune. Il ne fait rien, Il fume et boit des petits verres Ou se promène avec son chien,
Sauf cependant quand il arrive Quelque anicroche dans l’État ; Il fait alors donner l’active Et la réserve du soldat.
Lui-même se met de la fête Et tout désordre disparaît, Plus rapide qu’une tempête Dans les entrailles d’un bidet.
Quand, troublant cette paix sereine, Vient à passer un étranger, À côté de leur souveraine Les femmes viennent se ranger.
On l’environne, on l’importune ; Alors lui choisit dans le lot Une blonde ou bien une brune Selon qu’elle fait mieux son blot.
Mais l’inexorable patronne, Sur laquelle rien ne prévaut, Prélève pour les frais du trône Tout d’abord un modeste impôt.
Puis, ensuite, elle l’abandonne À celle qu’il veut… adopter Et qui devient sa cicerone Pendant le temps qu’il doit rester.
Celle-ci, rendons-lui justice, Lui fait voir tout, lui montre tout, Accède à son moindre caprice Et le promène un peu partout.
Elle va lui cueillir des roses, Revient le flatter de la main, Fait des mines et prend des poses, Batifole comme un gamin,
Va, roule, virevolte, tangue, À seule fin de l’amuser ; Et puis n’épargne pas sa langue Pour peu qu’il désire causer.
Lui, pour prix de ses bons offices, Lui donne alors quelques ducats : Ce sont ses petits bénéfices Qu’elle éparpille dans ses bas.
Puis il regagne la frontière. Elle, l’engage à revenir ; Des fois même, cette bergère Lui laisse un léger souvenir
Qui, pour le reste de sa vie, Va mettre ses jours en danger, Et lui fera passer l’envie D’aller dans ces lieux voyager.