Versos French Raoul Ponchon Le Roi de la fève

French poem

Le Roi de la fève

by (1848–1937)

Listen in the reader

Je suis roi ! voici la fève ! Et je vaux deux présidents. Mais que la peste la crève, Elle m’a cassé deux dents.

Je veux Margot, ma voisine, Jusqu’à mon trône élever. Car je crois qu’on m’assassine, Sitôt qu’on me fait lever.

Plus tard je verrai peut-être À lui mouler un dauphin… Pour l’instant, je sens renaître Ma soif ainsi que ma faim.

Ça, je suis roi. Ma couronne, Qu’est-ce donc qu’elle sera ?… Un baiser de la patronne Sur mon crâne suffira.

Mes glaive et main de justice, Sortant de l’incognito, Seront, que chacun frémisse ! Ma fourchette et mon couteau.

Maintenant, que l’on me verse À boire de quelque Arbois… Car, je deviens — à l’inverse D’aucuns — meilleur quand je bois.

Boire est tout mon caractère, Et ma fonction aussi. Si tous les rois de la terre Me ressemblaient… Dieu merci,

Chacun d’eux vivrait, je pense, D’accord avec son voisin, À moins qu’il ne manigance Pour lui voler son raisin.

Leurs peuples seraient tranquilles, Comme est le mien que voici. Ils vivraient dans des idylles Sans querelle et sans souci.

Et tenez : moi votre maître, Je lève tous vos impôts Pourvu que vous vouliez mettre Quelque chose dans mon pot.

Ne le laissez jamais vide, Ni mon assiette non plus, Vous seriez des régicides Et des salopiots inclus.

Tout ce que je vous demande C’est de m’obéir en tout. Cela, sous peine d’amende. Quand je bois, buvez itou.

Je ne rêve pas de gloire Je ne tiens pas à laisser Un grand renom dans l’Histoire Ni non plus coloniser.

Mes terres ne soient rougies Uniquement que du sang Bachique de vos orgies. C’est amplement suffisant.

Si vous avez des querelles Vous les viderez plus tard. Vous êtes sous ma tutelle Jusques à minuit un quart.

Qu’est-ce que mon peuple risque, D’ailleurs ? Rien, je ne crois pas. Mon règne n’est pas long, puisque Il ne dure qu’un repas.

je veux le rendre équitable Et que mon nom soit béni. Quand je serai sous la table, Ce règne sera fini.

Je serai content pourvu que On ne dise pas de moi : « Des pieds jusques à la nuque, Ce fut un bien méchant roi. »