French poem
Le Marchand d’éventails
by Raoul Ponchon (1848–1937)
Ô Dames belles et honnestes, Venez voir mes beaux éventails Jusque dans leurs moindres détails ; Ils ont appétit de vos gestes Et réclament la volupté De caresser votre beauté.
J’en ai de plus de cent manières, D’au moins mille et une façons ; J’en ai pour les vieux polissons Comme pour de jeunes rosières : Approchez, faites votre choix, J’en ai même pour les bourgeois !
Les uns sont en nacre, en ivoire, En écaille blonde, en santal, Et d’un travail oriental Si fini qu’on ne peut y croire. D’autres sont peints par des malins, Sur des satins et des vélins.
Ils sont frais comme votre bouche, Madame, et légers, — oh légers Comme des rêves de bergers Ou des colères d’oiseau-mouche ; Si légers qu’à peine vos doigts Sauront en distinguer le poids.
Veuillez considérer la trame De celui que vous tenez là, Madame, est-ce pas beau cela ? C’est à peine s’il pèse un gramme, Et pour votre petite main, Il est comme un brin de jasmin.
Aimez-vous mieux cette merveille De grâce et de fragilité ? Cet éventail, en vérité, Tenez pour certain qu’une abeille Le briserait en s’y posant ; Un rien lui serait trop pesant
Cet autre, fait d’une dentelle, Peut cacher un trouble charmant À tout autre qu’au jeune amant Qui d’amour féru dit : C’est elle ! Lui qui sait votre œil assassin Et l’aurore de votre sein.
Belles, tombez à la renverse. Ceux-ci, qui valent dix Pérous, Je vous les donne pour cent sous, À seule fin que mon commerce Me permette, les jours d’été, D’aller boire à votre santé.
Hélas ! faut-il que je vous aime Pour vous les céder à ce prix ! J’en suis tout le premier surpris, Et soyez sûres que moi-même, Si je n’étais pas le marchand, J’en achèterais sur-le-champ.
Cet éventail de marquisette Appartint à la Pompadour. Je vous le donne, mais en pour Vous me ferez une risette Et me donnerez un baiser. Pourrais-je à moins vous le laisser ?
Une miraculeuse flore S’épanouit sur celui-ci. Un Japonais de loin d’ici Sous ses pinceaux la fit éclore : Il lui manquait l’essentiel, Un rayon de vos yeux de ciel.
Celui-là tout entier en plumes ; De joie et de lasciveté Autour de votre honnesteté Frémira comme des écumes. Les zéphirs les plus amoureux Viendront vous disputer entr’eux.
Ah ! par ma fine, ma commère, Nous arrivons aux objets d’art : Sur cet éventail, Fragonard A peint la divine chimère : On y voit de jeunes amours Qui jurent de s’aimer toujours.
Ici les palettes fleuries De Boucher, Lancret et Watteau Y mènent l’Amour en bateau Au pays des galanteries… Et puis, écarquillez vos yeux, Car voici le plus merveilleux.
Il vient de Marie-Antoinette, Lorsques en de royaux pourpris Elle paissait Grâces et Ris Au beau temps qu’elle était jeunette. Cet éventail n’a pas de prix, Mes belles dames de Paris !
Passons à cet autre un peu leste, Il vient d’une grand’mère à moi Qui fut des mieux avec le Roi. Ah ! nos grand’mères, malepeste ! (Dieu les garde sous les cyprès !) N’y regardaient pas de si près.
Préférez-vous la poésie ? J’ai des éventails précieux ; Des poètes aimés des cieux Et d’une élégance choisie Y mirent des vers sur vos yeux, Mesdames, et sur vos cheveux.
Eh bien, ceux-là, quoi qu’on en dise, Sont mes éventails les moins chers ; Justement à cause des vers, C’est ma plus veule marchandise. Les poètes, vous savez bien, Donnent toujours leurs vers pour rien.
Et maintenant, honnestes dames, Que vous m’avez tout acheté, Que Dieu vous garde la beauté, Donne le salut à vos âmes ; Moi qui viens de parler beaucoup, Je vais de ce pas boire un coup.