Versos French Raoul Ponchon Poète et laboureur

French poem

Poète et laboureur

by (1848–1937)

Listen in the reader

Un poète, le nez au vent, Musait par la campagne, Enthousiaste, épris, rêvant De rimes… en Espagne.

Heureux homme sous le ciel bleu Qui, dans son hérésie, Croyait que rien ne mène à Dieu Sinon la Poésie !

Il déclamait, hurlait ses vers, Plein du sacré délire, Et semblait prendre l’Univers À témoin de sa lyre.

Que chantait-il ? La Liberté… La divine Eurythmie, Et la Justice et la Beauté, Et l’amour de sa mie…

Il vous avait déjà pondu Cent poèmes de verve, Sans compter ceux, bien entendu, Qu’il tenait en réserve,

Tout en regrettant de n’avoir Que les siennes oreilles À qui dire son gay savoir, Ses rimes non pareilles…

Quand au milieu d’un champ, voici Qu’il vit un vieux bonhomme Labourant et peinant ainsi Qu’une bête de somme.

« Par les neuf Pucelles ! té vé ! Justement sur ma route Le Ciel met l’auditeur rêvé ! — Dit-il. — Mon brave, écoute :

« Que diable ! tu vas t’essouffler, Laisse un temps la charrue ; Elle ne va pas s’envoler Telle une jeune grue…

« Je veux te dire une chanson Belle entre les plus belles, D’autant qu’elle est de ma façon : M’en diras des nouvelles… »

— Garde-la pour toi, répondit Le vieillard en colère, — Hors de ma terre, gueux, bandit Et gibier de galère.

« Les poètes et leurs chansons Rendent les champs hostiles ; Ne font pousser dans les moissons Que des fleurs inutiles.

« Va, si tu veux, à d’autres sots Débiter tes sornettes ; Je n’ai que faire de ponceaux Et de casse-lunettes.

— Oh ! — dit le poète — là… là… Rassure-toi, bonhomme ; Si tu n’as peur que de cela, Tu peux dormir ton somme.

« Ne crains rien pour ton champ, l’ami, Et, pour Dieu ! ne déplore Ces quelques fleurettes parmi que mes vers font éclore.

« Elles sont dans les épis d’or La grâce qui scintille, Et tu peux en orner encor Le doux front de ta fille. »