French poem
Va donc, eh, la pudeur
by Raoul Ponchon (1848–1937)
Était un’ fois quatr’ modèles, Sarah, Suzanne, Manon, Et la quatrième d’elles C’était Yvonne son nom.
L’une châtain, la seconde Rousse comme du pain cuit ; Si la troisième était blonde, La der on eût dit la nuit.
Et chacune était très belle, L’une et l’autre étant bonne à Tout faire en tant que modèle, Chez Henner ou chez Bonnat.
Elles posaient la Madone Ou la mère de l’Amour, Ou bien ta « fin, Babylone », Sinon Ève au premier jour.
Un beau jour, on les invite À ce bal dit « des Quat’-z-Arts » ; Elles acceptent bien vite ; S’amuser ! par quel hasard !…
— Puisque nous sons des modèles, Que nous travaillons pour l’Art, Il faut mettre, disent-elles, Un costume un peu flambart.
La première s’était mise Simplement, sans falbalas, N’ayant rien qu’une chemise Qu’elle portait sur son bras.
La deuxième était vêtue D’une rose dans la main ; On eût dit une statue Qui doit s’habiller demain.
La troisième, ah ! la troisième ! Fallait la voir, voyez-vous ; Elle avait — Dieu, que je l’aime ! — Des anneaux d’or aux genoux.
La der avait un costume Quelque peu… zizi panpan : Dans les cheveux une plume Que l’on veut croire de paon.
Au bal on leur fit des fêtes À peine franchi le seuil ; Elles étaient si bien faites Qu’on se rinçait — combien ! — l’œil !
Tout à coup passe un vieil homme, Un vieil homme pas très beau ; Il ne tenait pas de pomme, Mais à la main son chapeau…
Il accoste la première Et lui demande pourquoi Cette toilette légère ? Elle répond : Quoi ! de quoi ?
Sache que je suis modèle, Ce qui fait que mon métier Est — d’autant que je suis belle — De montrer mon corps entier.
Il demande à la seconde : — Et toi ? — Moi, vilain magot, C’est parce que je suis blonde Et qu’il fait bigrement chaud.
Il demande à la troisième : — Pourquoi si peu te vêtir ? Elle dit : — C’est un problème Que je ne puis définir.
Il interroge l’ultime Qui dit : — Moi, c’est différent, J’ai pas même le centime Qui commencerait un franc.
Alors, lui, pris d’un beau zèle, Prit aussitôt huit mouchoirs Dont il cacha de nos belles Les huit seins qu’il ne put voir.