French poem
Nuit, 1924
by René Crevel (1900–1935)
NUIT
Doucement pour dormir à l’ombre de l’oubli ce soir je tuerai les rôdeurs silencieux danseurs de la nuit et dont les pieds de velours noir sont un supplice à ma chair nue un supplice doux comme l’aile des chauves-souris et subtil à porter l’effroi dans les coins où la peau se fait craintive, émue pour mieux aimer, pour avoir peur d’un autre corps et du froid. Mais quel fleuve pour fuir ce soir ô ma raison ? C’est l’heure des mauvais garçons l’heure des mauvais voyous. Deux grands yeux d’ombre dans la nuit seraient pour moi si doux, si doux. Prisonnier des tristes saisons je suis seul, un beau crime a lui
là-bas, là-bas à l’horizon quelque serpent peut-être et glacé de n’aimer point. Mais où coule, où coule au loin le fleuve dont a besoin pour fuir ce soir ma raison ? Sur les berges vont les filles leurs yeux sont las, leurs cheveux brillent, Je ne sais rien dire à ces filles dont ils sont les mauvais garçons dont ils sont les fiers maquignons. Je suis seul, un beau crime a lui, Deux grands yeux d’ombre dans la nuit seraient pour mot si doux, si doux. C’est l’heure des mauvais voyous.