French poem
Epistre à l’Hiver sur le voyage de S. M. en Pologne
by Saint-Amant (1594–1661)
À toy, demon, qui fais que la nature, Lasse d’agir, est comme en sepulture Dans un lict froid, où sa fecondité S’eschauffe et dort sous la sterilité Qui l’enlaidit pour la rendre plus belle, Qui sa vigueur irrite et renouvelle, Et qui luy sert à reproduire au jour Le gay printemps, les graces et l’amour ; À toy, vieillard ; à toy, prudent genie Sous qui l’année, utillement finie, Reprend son cours et sur qui nos raisons Fondent l’espoir des trois autres saisons, Ma plume addrese une juste requeste, Qu’avec ardeur un humble vent s’appreste À te porter jusques sur ces climas Où tu regis l’empire des frimas, Où, haut monté sur un trosne de gloire Fait de tes mains, au lieu d’or ou d’yvoire, De pure neige et de riche cristal, Tu ranges tout sous ton sceptre fatal. Le but de grace où ma priere vise Est qu’il te plaise, ô prince de la bise ! Suspendre un peu l’aspre et dure vertu Dont aujourd’huy ton bras est revestu. Cette faveur non sans cause j’implore : Un rare objet, que le ciel mesme adore, Une deesse, un miracle charmant, Dont sur la terre est le seul digne amant Le plus auguste et le plus grand monarque Qui sous l’arctique ait fait luire la marque Qu’au front des roys grave le roy des dieux, En ton sejour va monstrer ses beaux yeux. Mais, tu le sçais, des-jà la Renommée En a partout la nouvelle semée ; Des-jà le bruict de ton proche bon-heur, Des-jà l’eclat d’un si sublime honneur, A disposé, par sa fameuse course, Le pole mesme à donner à son ourse Une autre forme, un plus benin aspect, Et la nature approuve son respect. Donc, ô demon qui regnes sur la glace, Puis qu’un devoir porte à changer de face Les feux du ciel, dont tu reçois la loy, On n’en peut pas attendre moins de toy. Aussi des-jà, flatté de cet exemple, Je me prepare à te bastir un temple Si magnifique et si noble en autels, Qu’il ravira tous les cœurs des mortels. Là de cristal ton image formée Rendra la veue esblouye et charmée ; Là sur ton chef cent vigoureuses fleurs Qui de l’esté dedaignent les chaleurs Feront en rond voir leur lustre superbe, Et sous tes pieds mainte feuille et mainte herbe Que le froid garde afin de te parer ; Diront aux yeux qu’on te doit reverer Comme le seul qui couve et fortifie Les biens qu’aux champs le laboureur confie, Comme le seul qui donne ame à Cerès, Qui rend l’air sain, qui purge les guerets, Et qui fabrique en un moment sur l’onde Des chemins secs, les plus riches du monde. Du grand Ronsard l’hymne s’y chantera, Et de mes vers peut-estre on y lira, Vers qu’autrefois, en un passage estrange, Ma chere muse a faits à ta louange ; Vers qu’on estime, et qui, sans vanité, Meritent bien que je sois escouté. Escoute donc, escoute ma demande, Rends-toy plus doux, fay qu’Éole commande Aux vents mutins, durs fleaux de ta saison, De vivre en paix dans sa noire prison ; Que, si Borée en obtient la sortie, Son front soit tel qu’il fut pour Orithie, Lorsque l’amour vit cet audacieux, Pour la gagner prendre un air gracieux Banir de soy l’orage et la tempeste, Ployer l’orgueil qui couronne sa teste, Et d’un maintien et soumis et vainqueur Forcer la nymphe à luy donner son cœur. Or, noble Hyver, ne crois pas que Neptune Doive pourtant, au gré de la fortune, Porter ma reine où pour la recevoir Tout le Nort brille et se range au devoir. Ne pense pas que l’on vueille commettre Ce beau tresor, cher suject de ma lettre, À l’avanture, à la foy des dangers Que sur les flots courent les pins legers. Les grands perils de l’illustre ambassade, Sauvée à peine au doux sein d’une rade, Monstrent assez que l’infidelité Est de la mer la belle qualité. Et toutesfois, qu’aucun ne s’en estonne, Ce fut sans doute un des traits de l’Autonne, Qui, de despit de ce que tu detruits Sa pompe verte, et son regne, et ses fruits, Du fier Midy sollicitant la rage, Tascha soudain, par quelque insigne outrage, De se venger et du Nort et de toy Sur les vaisseaux envoyez de ton roy. Ouy, c’en fut un, ce fut sa violence, Ce fut sa noire et jalouse insolence, Qui, prevoyant qu’on t’alloit obtenir Le plus grand bien qui te puisse avenir, Fit ses efforts, arma le vent et l’onde Contre la trouppe auguste et vagabonde, Pour t’empescher d’estre un jour honoré Du plus bel œil qu’Amour ait adoré. Mais sa fureur fut impuissante et vaine : L’affection triompha de la haine ; Elle prit terre, et, preste à retourner, Desjà Louise elle veut emmener. Ha ! qu’en ce point la France est combatue ! Que ce depart qui nous plaist et nous tue, Par des effets l’un à l’autre opposez, Confond en nous de pensers divisez ! Nos cœurs, induits à se livrer en proye Tantost au dueil et tantost à la joye, Sont suspendus entre ces passions, Et nostre chois retient ses fonctions : Car d’un costé, quand sa gloire immortelle Nous entretient du trosne qui l’appelle, Quand nous songeons à sa propre grandeur, À sa fortune, à sa haute splendeur, Tous nos esprits penchent vers l’allegresse ; Nostre raison blasme nostre tendresse, L’aise l’emporte, et le moindre moment Nous semble injuste en son retardement. Mais d’autre part, lors que la Seine mesme Nous represente, en son regret extresme, Que sans malheur on ne peut esperer De la revoir sa belle onde esclairer, Que la pensée en est illegitime, Que le desir n’en peut estre sans crime ; Nous ne sçavons qu’eslire en ce milieu ; Et cependant elle nous dit adieu. Ce brave train dont la superbe entrée Vole en discours de contrée en contrée ; Ce somptueux, ce royal appareil De qui l’esclat a vaincu le soleil, De qui la pompe et la magnificence, Ont fait du luxe admirer la licence, Et dont l’orgueil pacifique et guerrier, À sur tout autre emporté le laurier ; La trouppe, dis-je, et triomphante et leste, Conduit desjà cette reine celeste, Cette merveille et d’honneur et d’appas, Aux nobles lieux destinez à ses pas. Toute la cour, où sa vie adorable Laisse une odeur divine et perdurable, L’a desjà mise au chemin desiré, Et tout Paris en revient esploré. Ses sentimens ne sont plus dans le doute, Son interest nulle raison n’escoute ; ll la regrette, il commence à sentir D’un si grand don l’indigne repentir ; Et la plaignant, mesme à peine sa veue De son aspect se trouve despourveue, Qu’il en gemit, comme si le tombeau Avoit enclos tout ce qu’il eut de beau. Il est bien vray que nos torrens de larmes Procedent moins de perdre ainsi les charmes D’un si doux astre au front si glorieux, Que de penser, en ce temps furieux, Aux longs travaux du penible voyage Où, sous les loix de son saint mariage, Amour l’oblige avec quelque rigueur, Quand tu fais voir ta plus rude vigueur, Quand les forests, sous tes froides bruines, De leurs beautez deplorent les ruines ; Quand tu transis l’onde, la terre et l’air ; Quand le feu mesme, estincelant et clair Fremit, petille et ne semble qu’à peine Se garantir de ta cruelle haleine, Et quand, enfin, tous tes bruyans suppos, De l’univers bannissent le repos. Apprens, au reste, et soit dit sans menace, Que si bien tost on ne voit la bonace, Si pour deux mois tu ne laisses en paix L’air agité de tourbillons espais, Ce beau soleil pour qui ton roi souspire D’un seul rayon destruira ton empire ; Te montrera combien tu luy desplus, Et de l’hyver on ne parlera plus. Sois donc plus doux ; montre, s’il t’est possible Qu’aux justes vœux tu n’es point insensible ; Suspens ta force, et pour ton propre bien, En ce besoin ne me refuse rien. Or en tout cas, si ta fureur ne cesse, Contente toy de voir cette princesse De quelque mont si loin au bout du Nort, Que nul vivant n’en esprouve l’effort ; Contente-toy de sçavoir par ma plume Qu’elle a des yeux où la gloire s’allume, Que ses attraits ravissent tous les sens, Que ses vertus sont dignes de l’encens, Que son esprit n’ignore rien d’illustre, Que son renom verra le dernier lustre, Que son merite esgale son bon-heur, Et que son ame est l’ame de l’honneur. Ne pense pas venir au devant d’elle En vassal mesme et discret, et fidelle, Mais fay luy voir avec tranquilité, La courtoisie en l’incivilité.