Versos French Saint-Amant Epistre à M. le baron de Melay

French poem

Epistre à M. le baron de Melay

by (1594–1661)

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Grand chastelain de qui la preud’homie Excite au los ma haute chalemie, Amy sans fard, cher et noble Melay, Point je ne veux t’escrire un piteux lay, Ny te dépeindre, avecque des fleurettes, D’un vieux ribaut les tendres amourettes, D’un jeune fou l’agreable langueur, Ny d’un bel œil l’innocente rigueur. Ma Melpomene, en verve sans pareille, Ne veut non plus lanterner ton oreille De graves traits, de sublimes discours, De la morale utile à mon secours, Des elemens, de leur paisible guerre, Du bransle rond qu’avec nous fait la terre, Du flux marin, des orbes empennez,

Des noirs porreaux qu’on leur voit sur le nez, Si l’on en croit nos derniers telescopes, De leurs aspects, de leurs tristes sincopes, De leur pouvoir sur un moment natal, Des biens certains, de l’arbitre fatal, Des faux honneurs, du benest qui s’y fie, Des loix, des arts, de la géografie, Ny du mestier où les durs matelots Par les Tritons sont bernez sur les flots, Qui, leur servant de castelongne bleue Pour s’en jouer à tremoussante queue, Servent aussi, selon nos beaux abbus, De courte-pointe au grand lit de Phebus. Point je ne t’offre, en de funestes cannes Rudes conflits, effroyables vacarmes, Sieges, estours, meurtres, ny horions Drû descochez sur tests à morions, Quand de Henry l’intrépide alumelle Brillant dans l’air en foudre qui grommelle Rosse, chamaille, et pourfend jusqu’aux dents Soudarts et chefs au choq les plus ardents : Tesmoin les coups qu’en Sainte Marguerite Ce branc d’acier, qui des vertus herite De Durandal, et de Flamberge encor Par des exploits digne de vivre en or,

Fit ressentir à la gent bazanée, Du sort des lys ores si mal-menée, Que son lion, perturbé du cerveau, Changeant de notte, en mugit comme un veau : Tesmoin de Quiers la fameuse retraite Qu’avec du sang le Vieux nous a portraite Le rare Vieux, nostre cher et feal. Qui point n’en conte en hableur ideal, Mais en vray sire, en homme qu’on peut croire, Lorsque d’un cas il debite l’histoire, Et qu’il fait voir que l’esprit de Faret À d’autres soins que ceux du cabaret : Tesmoin, enfin, tant de fieres merveilles. Tant de sujets de nos illustres veilles, Qu’ont admirez et Casal et Turin, Et que l’effort du plus hardy burin Entre les doigts de la plus noble Muse Qui sur Parnasse aux eloges s’amuse, Qui les cizelle et nous fait renommer, Au gré de Mars ne sçauroit exprimer. Je laisse à part, pour reprendre mon stile, Tant d’autres faits de ce second Achile, Dont les bons dieux, ô mon brave baron ! Pour nostre bien te firent le Chyron, Comme, peut-estre, ils m’en feront l’Homère., Si la vertu, ma fidelle commere,

Ne me trahit, ou si dame Atropos Ne rafle en bref ma vie entre les pots. Retournant donc sur mes premieres erres, Je te diray, sans plus parler de guerres, Qu’en ce papier barbouillé plaisamment, Pour t’ebaudir en ton esloignement, Tes yeux vitrez n’apprendront point les choses Qui font en cour tant de metamorphoses. Et que ta voix, en voulant estre aussy, D’un ton nazard ne lira point icy, Sous la faveur de tes bezicles vertes, Par quels moyens on les a decouvertes ; Quel soin il faut à regir les estats, À les sauver des lasches attantats, Si de Themis la juste diligence En un tel fait peut user d’indulgence, Ou si la mort douce comme un chardon, Doit bien-tost dire : lngrat, point de pardon. Cela n’est point du gibier de ma rime : Le blanc outil dont mon pouce s’escrime N’ouvre le bec, n’en crache rien de noir, Que pour t’offrir en ton vaste manoir, En ton antique et fort Chasteau-Trompette, Où pend au croc mainte vieille escopette, Cent grand-mercis de la part de mon goust Pour un present cher et de peu de coust, Pour un morceau l’effroy des sinagogues, Pour un jambon que d’une ame en ses gogues, D’une main franche et d’un cœur deployé, Jusqu’à Paris tu nous as envoyé. Je dis nous as, car l’auguste princesse, Que d’exalter tout le monde ne cesse,

Le doux soucy de nostre grand heros Qui des neuf preux fait autant de zeros, Le saint miroir des vertus et des graves, L’objet qui rend mes hyperboles basses, Le rare honneur du sexe feminin, La gloire mesme, au front chaste et benin, Ayant receu sous un daiz venerable, Ce Basque lourd, chose assez admirable, Daigna soudain par un Suisse leger. D’un Normand rond la chambre en obliger. De quels cadeaux te pourrois-je decrire L’aise que j’eus, lorsqu’en me venant dire : « Pon chour, Mansieur », ce franc Colintampon Me dit encor : « Fous mon tame un champon T’enfoye icy, dasticot pour ton foire ; Ché suis grand chaut, paille à moy rien pour boire ? » Le bon Hardot suoit dessous le faix, Comme en jouant au trique-trac tu fais, Quand contre moy quelque traistre de sesnes D’un pesant coup te donne mille gesnes,

Te fait pester, brouille ton jugement, Et sans mercy t’enfile nettement. Si tost, enfin, que son eschine large Eut jetté là sa monstrueuse charge, Qui de son poids estonnant le plancher Fit plus de bruit qu’un flot contre un rocher, Ou qu’une horrible et foudroyante bombe Quand sur un toit il avient qu’elle tombe ; Si tost qu’il eut, s’essuyant d’une main, Harpé de l’autre, avec un ris humain, La piece blanche, en nouvelle monnoye, Dont mon gousset voulut faire sa joye, Je me levay, fis trembler tout le lieu, Et m’habillant receus son bel : Atieu. Or, cher Melay, voy comme la fortune, Que de mes vœux gueres je n’importune, Toute bizarre et farouche qu’elle est, À m’obliger par fois songe et se plaist ; Voy comme au monde où cette aveugle roule, Par fois les biens nous arrivent en foule, Et comme l’heur les voulant departir Parfois encor tasche à les assortir : Mon drosle à peine estoit hors de ma chambre, À peine avois-je admiré ce grand membre, Ce mont de chair, ce prodige de lard, À qui la suye avoit servi de fard, Qu’un crocheteur courbé sous vingt bouteilles, Grosses du jus des plus exquises treilles Dont la Cioutat porte sa gloire aux cieux, Avec ahan vint s’offrir à mes yeux, Et qu’un laquais, d’une belle entre-suite,

Chantant : Lampons, à gueule mal instruite, Vint sur ses pas me presenter au nez Un roquefort, mais des plus raffinez. Si tu sçavois les carresses muettes Que ces amours des friandes luettes Se firent lors, ou qu’on eust dit au moins Qu’ils se faisoient, ravissant les temoins ; Si tu sçavois leurs agreables signes, Leurs longs regars, les uns des autres dignes, Ton cœur, emeu de leur pronte amitié, Se trouverait plus gay de la moitié. Il est bien vray que l’aspre jalousie Sema soudain devant la malvoizie Quelque grabuge entre les deux amans Qui se montroient si doux et si charmans, Et qu’à l’aspect de ces vingt belles fées Beaucoup plus d’eux que d’estoupes coiffées, Peu s’en falut qu’on ne vist ces rivaux Prests à monter dessus leurs grands chevaux ; Mais d’un glou-glou, l’une des mieux aprises, Craignant enfin qu’ils n’en vinssent aux prises, Semble crier : Tout beau, vieux Roquefort ! Contente-toy que l’on t’estime fort ; Et toy, l’espoir d’une superbe table Où se doit faire un banquet delectable, Puissant ragoust, héroïque jambon, Sois asseuré qu’on te tient bel et bon. Refrenez donc vos injustes coleres,

Embrassez-vous, aimez-vous comme freres ; Et vostre sel, tant chery de mes sœurs, Sera conjoint à nos pures douceurs. À ces beaux mots, qui d’un goulet sortirent, Mes champions leur fureur amortirent ; La paix fut faite, et moy, de tous accords, Je resolus de m’en traiter le corps. Sur ce dessein je commanday qu’en haste On fist bastir un grand palais de paste, Pour avec l’ail, l’anchoye au teint vermeil, Le poivre blanc et le clou nompareil, Loger en roy ce jambon que je prosne, Ce digne mets qui des mets tient le trosne, Et par qui seul, les juifs estant morguez, Les bons chrestiens des Turcs sont distinguez : Car, quand au jus que l’Alcoran prohibe, Des moins nigaux la lippe s’en imbibe ; Ils en sont fous, et n’observent ce poinct Qu’en leur dormir ou lors qu’ils n’en ont point. Dès que le four eut accompli l’ouvrage, Dès que chés moy, tout chaud et sans naufrage, Ce beau jambon, cet illustre pasté, Couronne en chef, fut en pompe apporté,

J’en fus ravy, j’en admiray la gloire, Et, retrouvant au sein de ma memoire L’humide oracle issu du long gozier De la Sibille à la robbe d’osier, Je connu bien par la table predite Que du joyau sur lequel je medite Il convenoit enrichir les treteaux Du magnifique et grand Des-Yveteaux, De ce demon qui, dans la solitude, Gouste en repos tous les fruits de l’estude, Et dont le cœur abandonne les sens Aux doux excez des plaisirs innocens. Pour mettre fin, tu sçauras donc en somme Qu’au beau sejour de ce rare et digne homme,

Je fis marcher en pas de pain benit Ce don royal que de fleurs on garnit, Faisant, de plus, cheminer à ses ailes En bel arroy les mistes demoiselles, Que le fromage accompagnoit de près Comme feru de leurs liquides traits, Et que si tost qu’on l’eut mis en posture D’en faire aux yeux la celebre ouverture, Ma grosse main si bien s’en acquitta, Qu’un prompt essay ma bouche en merita. J’entreprendrois de supputer le nombre Des cloux de feu qui dorent la nuit sombre, J’entreprendrois, en un temps chaud et clair Les vains calculs des freluches de l’air, Si maintenant je voulois faire dire Aux nerfs fameux de ma grotesque lyre Tous les transports, les cris admirateurs, Les mots goulus et les gestes flateurs Dont on forma les insignes louanges De ce jambon, de ses charmes estranges, De son beau teint, de son goust, de l’apprest Et du parfum qui me tue et me plaist. L’un proferoit d’une voix aiguisée : Il est, parbleu ! tendre comme rosée ; L’autre, coulant un long trait de muscat Sur le morceau friand et delicat,

Faisoit ouïr : Ha ! qu’ils sont doux ensemble ! Que leur vertu s’accorde et se ressemble ! Et l’echo mesme, au grand mot de jambon, De tous costez redisoit : Bon, bon, bon. Là les couteaux, brusques à leur office, S’entr’enviant l’honneur du sacrifice, Sembloient debatre à qui le toucheroit, Ou pour mieux dire, à qui le trencheroit ; Et toutefois, à le voir sous les playes Que luy faisaient nos mains libres et gayes, On auroit creu qu’en ces doux accidens Sa gentillesse eust dit entre les dents :

Chers ennemis, je benis mes blessures, Je suis heureux d’eprouver vos morsures, Puis que le sort m’ordonne noblement De vous servir d’agreable aliment ; Ma chair de beste en chair d’homme changée Sera tantost à vos dents obligée. Poursuivez donc et ne m’epargnez pas : En vos fureurs je trouve des appas. J’ose vous faire une seule demande : C’est qu’un de vous, d’une plume gourmande, Et d’une estime à qui l’on preste foy, En quelque lieu daigne parler de moy, Afin, au moins, que n’estant plus en estre, Par son caquet on me puisse connestre, Non point, Messieurs, non point comme un morceau Qui soit venu d’un vulgaire pourceau, Mais, pour certain, comme l’enorme fesse D’un grand sanglier que Diane confesse

Avoir esté la terreur de ses bois, Avoir reduit tous ses chiens aux abbois, Nargué les traits des nimphes ses compagnes, Couru les monts, arpenté les campagnes, Et fait fuïr des sauvages destours Les leopars, les tigres et les ours, Bref, que le coup d’une balle ramée Parmy le feu, le bruit et la fumée Portant la mort, put seul en trahison Après vingt ans ranger à la raison. Ces vieux rochers, ces naturelles bornes Qui jusqu’au ciel osant lever les cornes, Serveut d’obstacle aux desseins trop hardis, Me plegeront des choses que je dis. Ouy ces hauts rocs, ces barres des offences, L’ont veu cent fois esmoudre ses deffences Contre leur flanc difficile à gruger, Pour faire teste au lion estranger, Et, d’une hure horrible et furieuse, Faisant paslir sa trongne imperieuse, Le mettre au poinct de crier, non debout : Brave Gascon, je me rends, dague et tout.

Ainsi finit sa jactance gaillarde Le bon muet à l’humeur babillarde ; Ainsy, Melay, fus-je sans voix requis De celebrer un morceau tant exquis ; Mais, cher Baron, pour toute sa harangue Qu’en un palais on ouyt de la langue Et que le goust fit comme un president, Nul n’en perdit le moindre coup de dent. Ton grand cousin, le genereux Brionne, Qui de vertu s’arme et se gabionne Pour soustenir les frasques du malheur, En cet assaut exhiba sa valeur.

Bien secondé du patron de la case, Qu’avecque gloire on a veu sur Pegase, Qui mesme encor monté sur ce destrier Sans avantage et sans aide d’estrier, Et dont le corps, en sa vieillesse auguste, Tesmoigne avoir l’estomac si robuste, Que, Dieu mercy, quoy que j’œuvre assez bien, Son appetit a triomfé du mien. La belle Iris, la reine de la harpe, Jambette au poing franchit la contr’escarpe, Força les murs, et des dents se fit voir Une amazone habile à son devoir ; Bref, nostre ardeur n’auroit fait nulle treve Entre ce mets, la maschoire et le glaive ; Nul lendemain n’en eust esté servy, Si le fromage, honorent à l’envy La riche nappe aussi blanche que neige, N’eust dit aux yeux : Et moy, que deviendray-je ? Mot qui nous plut et qui, bien addressé, Fut par la trouppe aussi-tost exaucé. Que veux-tu plus ? Maints confreres notables Virent ce basque orner diverses tables, Et c’estoit faire un splendide festin Que d’en offrir une trenche au matin ; Mais entre tous, ce franc cœur, ce bon Pitre

Qui de vray gros me ravira le titre, Et l’effectif, l’aymable Saint-Laurens, Pareils en mœurs, en taille differens, Que je cheris, que j’estime, que j’ayme, Et l’un et l’autre, à l’esgal de moy mesme, Par friandise en lecherent leurs doigts, Et ta santé s’y but plus d’une fois. Sois donc soigneux de satisfaire aux masses Que tes amis font à tes bonnes graces, En attendant que j’aille quelque jour Choquer le verre en ton noble sejour ; Car je veux joindre, auprès de ta cuvette, Le vin de Grave aux huistres de gravette ; Je veux enfin voir ton quay spacieux, Ton large fleuve aux bords delicieux, Ton beau chasteau, ton grand port de la Lune Qui pour couronne a mainte riche hune, Ta belle ville où mon corps ne fut onc, Tes capdebious qui dardent un : Et donc ! Roullent les yeux, s’embaument les moustaches D’oignons et d’aux en guise de pistaches, S’arment le flanc de quinze pieds de fer À chaque pas font tressaillir l’enfer, Morguent le ciel et, haussant les espaules, Semblent tous seuls estre l’appuy des Gaules, Et d’un regard, d’un penser seulement, Devoir remplir la mort d’estonnement. Mais sçais-tu bien, de ces beaux morte-payes Ne pense pas m’aller faire deux hayes

Pour recevoir mon illustre embonpoint ; Son gras honneur n’en veut ny peu ny point. Armes à part, je crains la salve en diable ; Quelque estourdy, cuidant m’estre agreable, Pourroit d’un coup me noircir le museau, Ou de ma vie achever le fuseau, Et puis après croiroit en estre quitte Pour s’escrier d’une voix interdite : Perdon, quauqu’autre a cargat lou mousquet ; Et cependant j’aurois eu mon paquet. Fay mieux, Baron, fay que de ta cuisine La batterie effrayant la lesine, Sorte en parade au devant du bon Gros ; Fay qu’un chacun se saisisse de bros, De poislons clairs, de lechefrites noires, De pots, de grils, de broches, de lardoires, Et d’instrumens qui sur un air connu Chantant tout doux : Tu sois le bien venu ! Ordonne encor, pour accomplir la feste, Que ton Champagne un tel morceau m’apreste Qu’estoit celui dont avecques splendeur, Ma muse a peint et le goust et l’odeur, Et sur lequel, sous le tan qui la pique, Elle a pensé faire un poeme epique, Car, en sa fougue, et qui la pousseroit, Sur un ciron un livre elle feroit. C’est trop ; adieu, je te baise les pattes Dont, plein de soins, bien souvent tu te grattes, Depuis le jour qu’embrené d’Espagnols, Mis dans ta cage ainsi que rossignols, Tu fais le guet et voy ta bource en peine De leur fournir, non d’eau pure ou de greine, Mais du meilleur que Bacchus et Cérès

Facent tirer des monts et des guerets, Souffre qu’icy le cher et gris Poyane, Qui point n’en dort du vespre à la diane, Soit de ma part salué comme il faut ; Et si ma plume ose voler plus haut, Si le bon-heur quelque chemin t’en fraye, Presente au duc, au noble sainct de Blaye, Pour ton varlet, cent fois plus d’humbles vœux Que sur ma teste ou ne voit de cheveux ; Puis à la fin, m’applaudissant en prose, Dy qu’il fait bon me donner quelque chose ; Prens en gré l’œuvre, et j’espere qu’en vers Ton nom, par moy, vivra jusqu’aux pois vers.