French poem
La Crevaille
by Saint-Amant (1594–1661)
Qu’on m’apporte une bouteille Qui d’une liqueur vermeille Soit teinte jusqu’à l’orlet, Afin que soubs cette treille Ma soif la prenne au colet.
Il faut faire tabagye, Et celebrer une orgye À ce Bromien divin, Luy presentant pour bougie Un hanap enflé de vin.
Lacquay, fringue bien ce verre ; Fay que l’esclair du tonnerre Soit moins flamboyant que luy : Ce sera le cimeterre Dont j’esgorgeray l’ennuy.
Voyez le sang qui degoutte ! Il est, il est en deroute Ce lâche et sobre demon, Et je veux bien qu’on me berne, S’il n’en a dans le poulmon.
Sus donc, qu’on chante victoire, Et que ce grand mot d’à boire, Mette tant de pots a sec, Qu’une eternelle memoire S’en puisse exercer le bec.
Hurlons comme les Menades Ces airs qu’en leurs serenades Les amoureux font ouyr, Au milieu des carbonnades, Ne sçauroient nous resjouyr.
Bacchus ayme le desordre, Il se plaist à voir l’un mordre, L’autre braire et grimasser, Et l’autre en fureur se tordre, Sous la rage de danser.
Il veut qu’icy de Panthée La mort soit representée À la gloire du bouchon, Et qu’au lieu de cet athée, On demembre ce cochon.
Que dis-je ! ô que j’ay la veue De jugement despourveue ! Parbleu ! c’est un marcassin, Dont la trongne resolue Nous morgue dans ce bassin.
À voir sa gueule fumante, Il m’est advis qu’il se vante, En grondant mille desfis, Que du sanglier d’Erymante, Il descend de pere en fils.
Il pourroit venir du diable, Avec sa mine effroyable ; Si se vera-t-il choqué, Et d’une ardeur incroyable Par nous defait et mocqué.
Ainsi, pour comble de joye, Du faux renard de Savoye Puissions-nous venir à bout, Et mieux qu’on ne fist à Troye Dans Thurin saccager tout.
Ainsi puisse en Italie, Avant qu’un avril r’allie L’espine et le rossignol, De tout point estre avilie La fierté de l’Espagnol.
Ô que la desbauche est douce ! Il faut qu’en faisant carrousse Ma fluste en sonne le pris ; Et que sur Pegase en housse, Je la monstre aux beaux esprits.
Celui quy forgea ces rimes Dont Bacchus fait tous les crimes, C’est le bon et digne Gros, Qui voudroit que les abîmes Se trouvassent dans les brocs.