Versos French Saint-Amant La Gazette du Pont-Neuf

French poem

La Gazette du Pont-Neuf

by (1594–1661)

Listen in the reader

Mon cher Bois-Robert, que je prise Plus que ma houppelande grise, Quand l’hyver avec ses glaçons Sans fievre donne des frissons, Je viens d’arriver tout à l’heure De la ville où Phillis demeure. D’où j’apporte en mon souvenir Bien dequoy nous entretenir. La soutane d’un pauvre prestre, Un barbet qui cherche son maistre, Et cinquante courriers du roy, Ne sont pas si crottez que moy. J’ay veu nostre fou de poëte Avec ses yeux de chouette. Sa barbe en feuille d’artichaut, Et son nez eu pied de réchaut ; Il est d’une humeur plus fantasque Que le son d’un tambour de basque. Vous le voyez sur le Pont-Neuf, Tout barbouillé d’un jaune d’œuf, Depuis sept heures jusqu’à onze Faire la cour au roy de bronze. Tous ceux qui le rencontrent là Demandent : Qu’est-ce que cela ? Et s’arrestent à voir sa trongne Comme à voir celle d’un yvrongne Qui, plus rond que n’est un bacque, À chaque pas darde un hocquet Et semble vous faire la moue, Traisnant son manteau dans la boue. L’un croit que c’est un loup-garou, L’autre un vieux singe du Pérou ; Cestuy-là que c’est une austruche, Cestuy-cy que c’est une cruche ; Et, dans ces jugements divers, L’un dit que monsieur de Nevers A des chameaux en son bagage De sa taille et de son langage. Ses pauvres vers estropiez Ont des ampoulles sous les piez À force de courir les rues ; Chez lui les Muses, toutes nues, Se repaissant le plus souvent, Comme il fait, d’espoir et de vent. Il vous traisne une longue latte Dedans un vieux fourreau de natte, Pendue au bout d’un marroquin, Qui vous sangle son casaquin ; Tantost il vous porte une broche, Qui fait garde devant sa poche, De peur qu’en y jettant la main On ne prist son quignon de pain. À le voir eu cet équipage, On diroit qu’il a du courage Et qu’il est plus fier qu’un Hector ; Tous ceux qui, domptans leur paresse S’en vont de bonne heure à la messe, Le rencontrans tous les matins Sous le portail des Augustins, Et voyans sur son estamine Grouiller les monceaux de vermine Luy jettent l’aumosne en passant, Qu’il ramasse en les maudissant. L’autre soir que, pour triste augure, Il me présenta sa figure, En la frayeur qui me surprit, Je creu que c’estoit un esprit, Fis deux ou trois pas en arrière, Et me mis soudain en prière ; Mais je connus, dès qu’il parla, Qu’il n’estoit rien moins que cela. Toutesfois, il le peut bien estre, Et son estat fait bien parestre Que mes sens d’horreur occupez Ne s’estoient pas beaucoup trompez : Car, puis que c’est un pauvre diable, Devoit-il pas estre croyable Que ce fust un esprit aussi ? Quant à moy, je le juge ainsi. Ses discours, pleins d’une élégance Qui fait rage en l’extravagance D’un galimathias de mots Où Mercure en a dans le dos, Nous preschent avec des miracles Que ses vers sont autant d’oracles ; Aussi le sont-ils en ce point : C’est que l’on ne les entend point. Mais c’est trop parler d’une chose, J’ai trouvé Dieu-te-gard’ la-Rose Chez la Picarde au bavolet, Qui dançoit avec son valet, Sur le chant de « Miséricorde, L’on se pend bien souvent sans corde », Une sarabande qu’amour A mise en crédit à la cour. Ce grand benest, de haute game, Fasché du mespris de la dame, Et souspirant à l’environ Comme un soufflet de forgeron. S’est venu plaindre à mon oreille Qu’on ne vit jamais sa pareille ; Que la cervelle de Guerin, Que le chapeau de Tabarin Et la flame d’une chandelle, Ont bien plus de constance qu’elle. Bref, il m’en a tant discouru, Que j’en ay l’esprit tout bourru. Item, j’ay veu chez la contesse La beauté qui me traisne en lesse, Bien que ses appas fassent flus Et qu’elle ait cinquante ans et plus. Ouy-dà, je l’ay veue et baisée, Cette vieille, cette rusée, Qui semble encore, en se mourant, Crier à ce beau demeurant. Un chat enragé que l’on berne, Un jeune valet de taverne, Les dents d’un page en appetit, Le jarret d’un gaigne-petit, Marais dançant la bergamasque, Le vray Harlequin sous le masque, Des anguilles dans un panier, Des chenilles sur un prunier, N’entendent rien à la souplesse, Au prix des ressorts de sa fesse, Qui trouve en l’amoureux duel Le mouvement perpetuel. J’ay bien d’autres choses à dire Qui nous fourniront dequoy rire Pour plus de six mois et demy. Quand j’auray l’honneur, cher amy, De voir si tu bois point à gauche Et si tu fais bien la debauche : Car c’est l’unique passe-temps Où tous mes desirs sont contens. Cependant, ma plume énervée, Pour mettre fin à sa corvée Et n’ennuyer pas le lecteur, Après avoir dit : Serviteur, Te supplie en rodomontade De prendre en gré cette boutade ; Sinon, ton cu n’est pas trop loin : Le papier vaut mieux que du foin.