Versos French Saint-Amant La Metamorphose de Lyrian et de Sylvie

French poem

La Metamorphose de Lyrian et de Sylvie

by (1594–1661)

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Cruel et beau sujet de peines obstinées ! À quoy m’ont reservé les noires destinées, Pour me faire souffrir en l’empire amoureux Tout ce que les enfers ont de plus rigoureux ? Puis que vous refusez à l’ennuy qui m’afflige Le moindre allegement dont l’espoir nous oblige, Puis que mesme les pleurs en secret epandus Par vos severitez m’ont esté defendus, Permettez qu’en ces vers, où je me veux depeindre Sous un nom emprunté, mon cœur se puisse plaindre, Et que mes passions vous content aujourd’huy La grandeur de mon mal par la bouche d’autruy. Je vous veux reciter la plus estrange histoire Qui sur l’oubly mortel ait jamais eu victoire. Facent les justes cieux qu’en fin, sans vous fascher, Le merveilleux progrez vous en puisse toucher.

Sous le plaisant climat des Isles de Fortune, Où tous les habitans font hommage à Neptune, Un aymable berger demeuroit autrefois ; Trop heureux si d’amour il n’eust suivy les lois. Lyrian fut son nom, et celuy de la belle Qu’à sa longue recherche il treuva si rebelle, Sylvie, ainsi que vous, qui par la cruauté Luy ressemblez aussi comme par la beauté. On tient en ce pays, où vit sa renommée, Qui jamais par les ans ne sera consommée, Qu’au doux art qu’Apollon enseigne aux bons esprits, Sur tous les plus diserts il emportoit le prix. Mais ny tous ses discours ny son merite extresme, Que l’envie etonnée admiroit elle-mesme, Ne peurent disposer l’objet de ses desirs À changer ses ennuis en autant de plaisirs. Les prez delicieux et les bois solitaires, Qui luy servoient alors de loyaux secretaires, Sont encore tesmoins, et le seront tousjours, De la fidelité de ses chastes amours. C’estoient eux seulement qui connoissoient sa flame, C’estoient eux seulement qui soulageoient son ame, Quand, au fort des douleurs qui le persecutoient, Avec quelque pitié sa plainte ils escoutoient. Ô Dieux ! combien de temps fut-il à se resoudre, Bien qu’il vit que son cœur s’alloit reduire en poudre, À descouvrir sa peine aux yeux qu’il adoroit, Tant la discretion en ses mœurs operoit ! Et, quoy qu’il peust souffrir, je croy que le silence Auroit de son ardeur eteint la violence Par le coup desiré d’une subite mort, Avant qu’à son respect il eut fait tel effort. Aussi nul n’en sceut rien jusqu’à ce que les arbres Et les endroits unis des plus solides marbres L’offrirent à la veue, escrite de sa main,

À cette belle Nymphe au courage inhumain. Elle s’en offença. Dieux ! est-il bien croyable Qu’une telle amitié luy fut desagreable ; Qu’un orgueilleux dedain, comme absolu vainqueur, Luy fit naistre aussi-tost la haine dans le cœur ; Que ces chiffres d’amour si remplis de mysteres Ne furent à ses yeux que de vains caracteres, Et qu’elle les pût lire avecques ce penser De ne les plus revoir que pour les effacer ! Las ! il n’est que trop vray, mais cette ame farouche Ne s’en contenta pas : il fallut que sa bouche, S’accordant à son cœur, plus dur qu’un diamant, En prononçât l’arrest à ce fidelle amant. Que ne luy dit-il point pour luy servir d’excuse ! Quelles vives couleurs n’employa point sa muse À luy representer que cette affection, S’autorisant en luy par la perfection Des rares qualitez qui reluisent en elle, Ne se pouvoit qu’à tort appeler criminelle, Si la justice mesme et la raison aussi, Qui font aimer les dieux, ne s’appeloient ainsi ; Que l’astre souverain, dont la haute puissance Regissoit les mortels au poinct de sa naissance, Par un decret fatal ordonné dans les cieux, Le voulut destiner à servir ses beaux yeux ; Et que, quand son vouloir s’y fust rendu contraire, Ses sentimens forcez n’eussent pu s’en distraire ; De sorte que son ame, en sa captivité, Ne faisoit qu’obeir à la necessité ! Ce n’est pas, disoit-il, qu’au milieu de ses chaisnes D’un esprit tout content il n’en benist les gesnes ; Qu’il n’estimast ce joug si doux et si plaisant, Que la plus libre humeur l’eust treuvé peu pesant, Et que, malgré le sort, de qui la violence S’opposoit à son bien avec tant d’insolence,

Ce ne fut son desir d’aimer jusqu’au cercueil L’objet qui luy faisoit un si mauvais accueil. Mais ses intentions, si justement conceues, Quoy qu’il peust alleguer, ne furent point receues. Au contraire, on eust dit, à voir son fier maintien, Qu’elle se deplaisoit en ce doux entretien, Ce qu’elle confirma par une promte fuite, De peur, comme je croy, qu’elle n’en fust seduite, Tant il avoit de grace et d’eloquens appas, À prouver qu’en l’aymant il ne l’offençoit pas. ll essaya depuis, par mille bons offices, N’espargnant aux destins ny vœux ny sacrifices, À fleschir son humeur et luy faire sentir Le profond mouvement de quelque repentir. Ses douleurs, ses regrets, ses soupirs et ses larmes Monstrans à tous propos leurs pitoyables charmes, Y firent leur devoir et n’oublierent rien Qui luy peust à la fin causer un si grand bien. Cependant son amour trouva tout inutile, Et mesme jusqu’aux vers dont l’admirable stile Luy fit avoir le bruit d’immortel escrivain Devant cette beauté se montrerent en vain. Six ans estoient passez sans aucune esperance De la pouvoir gaigner par la perseverance, Quand il la rencontra comme elle alloit chasser Un chevreuil que ses chiens venoient de relancer. Quiconque a veu l’honneur des nymphes bocageres Au milieu des genests, des houlx et des fougeres, En queste d’un sanglier qu’avec ardeur et soing Elle appelle au combat, l’arc et la flesche au poing, Se peut imaginer l’aspect grave et celeste, L’équipage, l’habit, la stature et le geste De la belle Sylvie entrant dedans le bois Pour atteindre la proye et la mettre aux abois. Soudain que Lyrian, comblé d’inquietude,

Eust ainsi decouvert en cette solitude Celle à qui ses douleurs demandaient du secours, En courant apres elle il lui tint ce discours :

As-tu donc resolu, Sylvie, De fermer l’oreille à mes cris Et les yeux à mes doux escrits, Qui parlent si bien de ta vie ? As-tu fait avecques mon sort Que mon avanture soit telle, Pour t’avoir rendue immortelle, Qu’il faille me donner la mort ?

Mon triste cœur, qui se lamente, Conte que le monde et le temps Sont presque envieillis de sept ans Depuis que l’amour me tourmente. Crois-tu que ce peu de vigueur Qui paroit en ma resistance Me puisse fournir de constance Contre une eternelle rigueur ?

Te verray-je tousjours farouche Errer dans ce bois ecarte, Que ton insensibilité Pourroit accroistre d’une souche ? Helas ! je ne puis plus courir, Tant la douleur me rend debile ; Insensible, sois immobile Seulement pour me voir mourir.

Au moins declare-moy, de grace, Qui te meine en ces sombres lieux, Où le ciel avec tous ses yeux Ne sçauroit voir ce qui s’y passe. Est-ce pour cacher la splendeur Des astres de ton beau visage, Ou ne cherches-tu de l’ombrage Que pour conserver ta froideur ?

En vain ta rigueur inflexible Te porte à ce mauvais dessein, Que tout esprit qui sera sain N’estimera jamais possible ; Si ce n’est que la verité Nous fasse voir par quelque preuve Que devant le soleil on treuve La fraischeur et l’obscurité.

Hé ! ne crains-tu point la furie De ces animaux enragez, Qui tant de fois ce sont chargez De l’honneur de ma bergerie ? Non, tu les verrois sans effroy, Et leur irois faire la guerre, Sçachant bien qu’en toute la terre Rien n’est cruel au prix de toy.

Fiere Nymphe, qui fais trofée D’un naturel sans amitié, Et triomphes de la pitié Dessous ton orgueil estouffée, Quoy ! tu ne veux pas revenir ! Et les ronces, en m’ayant plaindre, Afin que je te pusse atteindre Ont taché de te retenir !

Dieux ! qui vit jamais telle chose ! On peut bien dire maintenant Que l’espine en te retenant À plus de douceur que la rose. Je te compare à cette fleur Par ta beauté qui lui ressemble, Bien qu’elles different d’ensemble En la cause de la couleur.

Car cette agreable merveille Que Flore met à si haut pris De la piqueure de Cypris Est devenue ainsi vermeille ; Mais la rougeur de ton beau teint, Où j’ay lu mon triste salere, Ne provient que de la colere Dont au vif ton cœur est atteint.

Sylvie, en quoy t’ay-je offencée Pour t’irriter comme tu faits ? Le souvenir d’aucuns forfaits Ne revient point dans ma pensée. Si ton jugement animé Contre ma flamme legitime Tien que tout excez est un crime, J’ay failly, car j’ay trop aimé.

Mais mon humeur est incapable De reprouver cette action, Et par l’extrême affection Je fay gloire d’estre coulpable ; Mesme je tiendray pour constant, Quoy qu’à l’encontre on me rapporte, Que tout peché de cette sorte Ne s’amende qu’en s’augmentant.

Miserable ! où vont ces paroles ! Helas ! à quoy t’amuses-tu ! Tes raisons n’ont point de vertu, Et tes complaintes sont frivoles. Dieux ! après tant de maux souffers Dont mon cœur peut montrer les marques, Viendra-t’il point une des Parques M’ouvrir la porte des enfers !

Ha ! je sens faillir mon courage, Mes esprits se vont consommer ; Je ne sçay plus que reclamer Au fort d’un si cruel orage. Profondes horreurs du trespas, Gouffres beants, noirs precipices, Si vous voulez m’estre propices, Presentez-vous devant ses pas.

Quand j’aurois l’une de ces pommes Dont Hippomene se servit, Et par qui cet amant se vit Le plus heureux de tous les hommes, Celle à qui j’ay veu rejetter L’empire entier de tout le monde À sa simple figure ronde Ne se voudroit pas arrester.

Elle est une roche en sa haine, Et moy, qui suis un feu d’amour, Je la suivray donc nuit et jour, Et ma poursuite sera vaine ! Ô nature ! écoutez un peu Ce qu’à bon droict je vous reproche ! Comment ! vous souffrez qu’une roche Soit plus legere que du feu !

Vous endurez, à vostre honte, Que l’on viole ainsi vos loix ! Cette roche entendra ma voix, Et n’en fera donc point de conte ! Que mon jugement se confont ! S’il estoit vray qu’elle fust telle, Pourquoy ne me repondroit-elle, Comme toutes ces autres font ?

Ainsi, las de courir et vaincu de tristesse, De voir que par sa dame il l’estoit en vistesse, Le pauvre Lyrian s’abandonne aux regrets, Lasche de sa vigueur les mouvemens secrets, Renonce à la constance, et, dans son ame outrée Le sanglant desespoir ayant fait son entrée, Comme fait un tyran dans quelque lieu forcé Où la confusion a tout bouleversé, Invoque les demons, profere maint blaspheme, Conservant toutesfois en cette rage extreme Le respect de Sylvie, et faisant son effort À faire vivre Amour au milieu de la mort. Celuy qui pour Dafné se vit en mesme peine, Et ce dieu des bergers qui jadis, hors d’haleine, Pensant prendre Syringue au bord des claires eaux, N’embrassa pour un corps que de fresles roseaux, Eurent tant de pitié de ce qu’en son martire Un juste sentiment alors luy faisoit dire, Qu’eveillans leur colere à ce tragique objet, Ils jurerent soudain d’en punir le sujet. L’effet suit la menace : on la voit transformée, Cette ingrate beauté, si vainement aimée ; Chacun de ses cheveux se herisse en rameau, Et de superbe nymphe elle devient ormeau. Durant qu’en cet estat ses pieds prennent racine, Lyrian, assisté d’une faveur divine, À le temps de l’atteindre et le bien de la voir, Premier qu’il expirast, reduite en son pouvoir. Dieux ! ce dit-il alors, qui par cette avanture Enseignez à mes yeux ce que peut la nature, Faites qu’à ce beau tronc si dur à la pitié Mon cœur puisse à jamais montrer son amitié ! Il finit par ce mot pour en estre l’exemple, Et son corps s’attachant à l’arbre qu’il contemple Se change en mille bras tournoyans à l’entour, Dont il acquit le nom de symbole d’amour ; Bref, ce fidelle amant n’est plus qu’un beau lierre, Qui, sur la tige aimée, en s’elevant de terre, Cherche en sa passion, qu’il tasche d’appaiser, La place où fut la bouche, afin de la baiser.

Chaque feuille est un cœur qui montre en sa verdure Comme il l’avoit requis, que son amitié dure ; La preuve s’en confirme en ses embrassemens, Et tout se perd en luy, hormis les sentimens ; Car on diroit, à voir ses branches enlacées, Que, se ressouvenant de ses peines passées, Et voulant conserver son bien present aussi, De peur qu’il ne s’echappe, il l’environne ainsi. Orgueilleuse Sylvie, à qui ces vers s’adressent Que je serois heureux, dans les maux qui m’oppressent, Si j’osois esperer qu’au moins après la mort J’obtinsse quelque jour un pareil reconfort ! Mais, au contraire, helas ! vos rigueurs sont si grandes, Que j’ay beau les flater des plus dignes offrandes ; Je croy qu’elles voudroient que je fusse immortel, Afin tant seulement que mon ennuy fust tel.