French poem
Pour mon ami Auguste Desplaces
by Sainte-Beuve (1804–1869)
De nos folles ardeurs, Amour, que tu t’amuses, Moqueur toujours le même en variant tes ruses !
J’aimai d’abord, j’aimai, pour te mieux faire honneur, Une noble beauté que son jaloux seigneur Enfermait nuit et jour, plaintive châtelaine.
Nos cœurs avaient parlé, mais l’attente était vaine. À peine, après des mois, nos habiles regards Trompaient, sans les forcer, et grilles et remparts ; Point de balcon baissé, point d’échelle de soie ! Là-haut le baron veille, en bas le dogue aboie. L’aube seule souffrait les volets entr’ouverts, Mais la fleur du baiser se perdait dans les airs !
Dégoûté, l’autre hier, je me suis laissé prendre À celle qui du moins peut à l’aise m’entendre, Blonde tête aperçue au vitrage brillant, Et tout le jour penchée à répondre au chaland. Mais voilà que l’enfant adorable et légère Voudrait en vain m’aimer dans sa cage de verre, On nous voit de partout ; et le maître, le soir, La vient prendre et l’emmène au sortir du comptoir. Depuis huit jours déjà nous souffrons de la gêne ; Je passe, elle m’appelle : en son cadre de chêne Elle est là tout debout. Comme on voit au printemps Le poulain généreux enfermé trop longtemps, I piétine, il se dresse, il se ronge à l’attente : Telle, en l’espace étroit, la jeune impatiente. Son front rit sans que j’ose, et m’irrite au baiser. — Amour, de nos ardeurs tu te veux amuser !