French poem
Avant la tempête
by Stuart Merrill (1863–1915)
Ce soir où les nuages dans la forêt Couvent le vent, la foudre et la pluie, Seul, malgré que l’heure fuie, Tu saignes d’incarner ton secret.
Hélas tu n’as pu trouver les mots Qui font que les hommes t’écoutent, (Croyant s’entendre sur la route), Chanter tes joies ou tes maux.
Un oiseau pépie dans une fleur, Une source murmure sur la mousse, Mais ton âme que Dieu repousse N’a que le silence pour ses pleurs.
Attends qu’il ait tonné sur la forêt Comme il tonna jadis sur ta vie, Quand tu étais à l’agonie Dans cette ville où les femmes t’enivraient.
La foudre délie la voix des morts. Peut-être, à l’heure de la tempête, L’Esprit Saint qui sacre les poètes Posera-t-il sur toi sa langue d’or.
Et ce sera de nouveau pour toi Le miracle de l’Épiphanie, Grâce auquel la foule bannie Comprendra les paroles de ta foi.
Ainsi soit-il ! Tu chanteras alors L’amour qui brûle dans l’orage, La passion des vents, et la rage Des arbres que la rafale tord.
Les bras tendus vers l’horizon, Tu verras, parce qu’elles furent viles, Brûler comme l’enfer les villes Pleines de blasphèmes et d’oraisons.
Tu pressentiras la colère du Destin Qui écrase sous son approche la révolte Et ravage de son souffle les récoltes Que ne moudront pas les moulins.
Autour des toits désertés des oiseaux Qui craignent que la foudre ne fonde, Tu entendras l’écroulement des mondes Et le grondement des souterraines eaux.
Mais sachant que l’empyrée est d’azur Au delà du tumulte des nuages, Tu chanteras soudain tes présages De la paix prochaine au ciel pur,
Pour avoir, contre l’orage triomphant Entendu, du berceau que sa mère Balançait d’une main légère, Éclater le rire d’un enfant.