French poem
L’Appel dans le jardin
by Stuart Merrill (1863–1915)
Le jardin est petit, mais parfumé de fleurs, Et sa porte est bien close aux Passantes en pleurs Qui vont criant malheur tout au long de la route Pour leur pied qui trébuche et leur âme qui doute.
Ô Paradis d’avril, nous t’avons bien fermé, Pour que ton seuil fût vierge au passage de mai ! Ainsi que des baisers de nos lèvres pareilles, Tes fleurs n’ont frissonné que du vol des abeilles.
Nulle main n’a cueilli jusqu’au soir de ce jour Tes lilas un peu lourds de leur parfum d’amour Et ta glycine qui, lente, à peine se penche Sous le faix d’un oiseau sautant de branche en branche.
Nous voudrions rester les heureux prisonniers Des arbres qui demain empliront tes paniers, Sœur, et des fleurs qui ont lié de leur guirlande Les heures du désir aux heures de l’offrande.
Mais la Nuit, dont je sens derrière notre mur La présence, m’appelle à quelque rêve obscur, Et dans les chemins creux les Passantes de l’ombre Se pressent, et le bruit de leurs pas dit leur nombre.
Faudra-t-il te quitter à l’angelus du soir, Jardin de belle vie et de si bon espoir, Où, écoutant danser par tant d’enfants la ronde, Nous avons oublié la souffrance du monde ?
Vois ! la Nuit s’accroupit au loin sur les hameaux Où les vieillards assis se chuchotent des mots Dont eux seuls, héritiers des secrets de naguères, Pourraient dire le sens qui présage des guerres !
Les femmes, tricotant à la chandelle, ont peur, Car leurs hommes n’ont pu parler que de malheur, Et tout le monde sait que notre pauvre terre Doit, pour les jours futurs, souffrir ce qu’il faut taire.
Peut-être, ô sœur, quand l’ombre aura passé le seuil, Nous faudra-t-il porter parmi la foule en deuil Notre trésor d’amour à la mauvaise Ville, Qui hait Dieu, malgré Christ et son doux évangile.
Et ce sera fini de la paix au soleil, Et du sommeil au pied du cerisier vermeil, Et de la volupté de sentir l’herbe chaude Sous nos corps enlacés et nos mains en maraude.
L’angelus va sonner sur les chaumes blottis Du village où l’on met au lit tous les petits ; Sœur, il est temps enfin d’ouvrir large la porte Aux passantes de l’ombre : un ange les escorte.
Une main sur la bouche et l’autre sur les yeux, Sibylles de la route, elles liront aux cieux ; Puis elles nous prendront les clefs de la demeure Où ne tintera plus pour nous l’appel de l’heure.
Nous ne connaîtrons plus que les tristes maisons Dont, le soir, les miroirs sont pleins de trahisons, Et les carreaux ternis tels les yeux d’un malade Qui se laisse mourir au son d’une ballade.
Et tandis qu’étranglée aux mille poings du Sort La Ville hurlera, louve ou chienne, à la mort, Nous rêverons tout bas, saisis d’un peu de crainte Et n’osant, pour agir, délacer notre étreinte,
À ce petit jardin tout parfumé de fleurs Dont la porte était close aux Passantes en pleurs, Jusqu’au soir saint où nous sûmes, sans plus de doute, Que l’Esprit du Seigneur s’avançait sur la route !