Versos French Stuart Merrill Le Veilleur des graines

French poem

Le Veilleur des graines

by (1863–1915)

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L’Hiver qui ferme les fenêtres sur les visages Étreint de son silence l’âme frileuse du village Dont les petites maisons s’assoupissent, portes closes, Sous la neige qui efface le souvenir des choses. C’est la nuit. Les hommes sont revenus en chantant Du cabaret dont la lanterne s’est éteinte toute seule, Et les femmes ont fini d’endormir leurs enfants Au son des ritournelles qu’elles apprirent des aïeules. Tous, au fond des lits, tandis que la neige tombe, Rêvent, selon leurs ans, de berceaux ou de tombes.

Seul, le vieillard dont on a oublié l’âge, Et qu’on voit parfois près du puits du village Marmonnant des mots dont on ne sait plus le sens, Guette, auprès de son âtre où couve le silence, Les heures qui choient, lourdes comme est légère la neige, Du haut de la tour immémoriale de l’église ; Et lorsqu’aux douze appels de l’horloge le cortège Des douze apôtres en bois peint, telle une frise, A passé sous le coq rouge qui agite les ailes, Le vieillard, endossant sa large houppelande Et empoignant son bâton, tel un roi de légende, Ouvre la porte de son logis aux quatre vents du ciel Et va, comme un souvenir qui s’éveille, vers la lande Où dorment les semences des futures moissons.

Car il est le seul au village qui se souvienne De la promesse du soleil et de son saint mystère, Et qui, pour que le ciel communie avec la terre, Prie en ce plein hiver pour le destin des graines.

Traînant dans la neige la trace de ses sabots, Il fait, furtif, des signes de croix sur les maisons Dont il tapote les murs du bout de son bâton, En passant, comme pour avertir des moribonds Que le veilleur de Dieu compte les volets clos.

Mais personne, pour aller prier avec lui, ne s’éveille.

Et le voici, tête basse et les mains aux oreilles, À cause du vent soudain qui dévoile la lune, Sur la route où peut-être il passait avec une Qu’il aimait, au printemps fleuri de sa jeunesse. Mais il songe à peine à l’amante d’antan, Celui que le seul souci de l’avenir presse Et hâtant son pas malgré lui hésitant Vers la croix du carrefour où le Christ se dresse, II a l’air, sous son manteau que fait battre le vent, D’un prophète menant des peuples vers leur Dieu.

Sous le dôme enfin étoile des cieux, Le village n’est plus qu’un rêve à l’horizon.

* Droit sous la croix, les bras tendus vers les labours, Le vieillard qui veille sur le sort des moissons Entonne, dans le désert de neige, l’oraison Qui fera fructifier le sol aux prochains jours.

Il évoque tour à tour, selon le rythme de l’année, La saison ensoleillée où les verts brins de blé, Parmi les cerisiers parés comme pour l’amour, Percent à peine les mottes que gonfle la bonne pluie, Et celle, la plus belle, hélas ! si tôt enfuie, Où les épis, navettes d’or, tissent un voile de fête Au front des collines mélodieuses d’alouettes, Puis celle où, sous la lune qui argente les herbes, Les moissonneurs, ayant lié en chantant toutes les gerbes, Reviennent au gai village pour danser sur l’aire, Enfin celle, la sacrée, où du sein des corbeilles Les graines d’or tombent, brûlantes comme des abeilles, Sur le sein ensanglanté de notre mère la Terre.

Et maintenant, c’est l’épouvantable hiver Où les champs sont de glace sous le ciel de fer. S’agenouillant pour que Dieu soit propice au sortilège, Le vieillard écarte d’un geste tremblant la neige Devant lui, comme pour échauffer de ses pauvres mains La glèbe dure où dort l’espoir des lendemains.

Et la barbe tremblante, il prie pour le moulin Qui moudra pour la faim de tous la bonne farine Et pour le four plein de grillons dont le boulanger Tirera les pains d’or pour ceux qui n’ont pas mangé.

Mais, soudain, il se dresse, terrible comme une ruine, Car il évoque en rêve la ville de la famine Dont les pâles habitants, esclaves de leur enceinte, Ne connaissent même pas la face de la terre sainte. Il voit les hommes, sombres au coin des rues, tuer Pour ravir de quoi vivre l’espace d’un soleil ; Il voit les femmes aux douces lèvres se prostituer Parce que le fruit d’amour ne leur fut pas vermeil ; Il voit les enfants aux fronts têtus de vieillards Crisper leur doigts en rage contre les mauvaises étoiles. Et têtes sur têtes, la multitude aux yeux hagards

S’écroule en houles sur le parvis du Temple dont le voile Se déchire avec un grondement de tonnerre. Et la ville flambe aux hurlements de la révolte, Tours dont fondent les cloches, dômes dont brûlent les bannières, Pour que les pauvres qui n’ont jamais joui des anciennes récoltes Puissent enfin, fauteurs de la nouvelle histoire, Cuire leur pain béni aux flammes de sa gloire !

Et le visionnaire, poussant un grand cri sous la croix, Se renverse, les poings pleins de terre et de neige.

Et le matin, quand les enfants roses de froid, Suivant ses pas sur la route, viendront en cortège Voir qui a pu passer dans cette nuit d’effroi, Ils trouveront le vieillard dont on a oublié l’âge Et qui marmonnait des mots inconnus au village, Mort, les bras en croix sous le Christ qui le veille, Et les yeux revulsés vers le jeune soleil.