Versos French Sully Prudhomme Incantation

French poem

Incantation

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La nuit claire bleuit les feuillages tremblants, Pose un crêpe mouillé sur les roses bruyères, Fait luire les talus comme des linges blancs, Baigne les ravins d’ombre, et d’azur les clairières.

Dans son nimbe nacré la lune resplendit, Large et lente, effaçant les profondes étoiles ; La colline se hausse et le vallon grandit ; L’air froissé d’un vent tiède a des frissons de voiles.

La forêt, fraîche encore après un long soleil, Répand sa jeune odeur et son goût de résines, Et grave, balancée en un demi-sommeil, Écoute chez les morts travailler les racines.

Et le pitre endormi savoure le repos En un grand palais d’or fait par la main d’un songe. Mais voici qu’on entend d’eux-mêmes les échos S’appeler d’un cri pur que le désert prolonge…

Un rire, plus léger que n’est le rire humain, Vole ; un soupir le suit ; toute la terre chante, Et tout le ciel devine, en tressaillant soudain, Qu’une magicienne aux yeux puissants l’enchante.

Un silence effrayant, brusque, interrompt les voix ; Les astres étonnés s’arrêtent tous ensemble ; Puis une autre musique étrange monte ; il semble Que la terre et le ciel s’ébranlent à la fois.

Oui, c’est le bercement d’une valse très lente ; La forêt en subit l’irrésistible élan : Elle va, les prés vont, et la lune indolente Marche, et le zodiaque entraîne l’Océan.

Les vaisseaux, gracieux comme des jeunes filles, S’éloignent en cadence et deux à deux des ports, Et, comme en un bassin circuleraient des billes, Les lies en tournant voyagent bords à bords.

Mais la vitesse accrue avec l’hymne de joie Précipite la ronde et fait siffler les airs ; Le sol chancelle et fuit, le firmament tournoie, Un effréné vertige emporte l’univers.

Dans sa course, la mer, sous les vents qui la rasent, Allume son phosphore aux subtiles clartés ; Les étoiles rayant l’immensité l’embrasent, Et l’arc-en-ciel des nuits rougit ses flots lactés.

C’est la magicienne aux yeux forts qui les guide ; Debout, elle figure autour d’elle à ses pieds Un cercle accru toujours et toujours plus rapide Qui les charme et les traîne à sa vertu liés.

Des poils d’ours et du sang bouillonnent dans un vase. Cette femme qui tourne enroule à chaque tour Ses cheveux sur son corps, toute pâle d’extase. Enfin d’épuisement elle tombe. il fait jour…

La face des ruisseaux brille sous les yeuses ; Le pâtre réveillé se dresse vers le ciel. Il se dit : « J’ai rêvé des choses merveilleuses. » Et le monde est rentré dans son ordre éternel.