French poem
Th. de Banville
Ô champs pleins de silence, Où mon heureuse enfance Avait des jours encor Tout filés d’or !
Ô ma vieille Font-Georges, Vers qui les rouges-gorges Et le doux rossignol Prenaient leur vol !
Maison blanche où la vigne Tordait en longue ligne Son feuillage qui boit Les pleurs du toit !
Ô source claire et froide, Qu’ombrageait le tronc roide D’un noyer vigoureux À moitié creux !
Sources ! fraîches fontaines ! Qui, douces à mes peines, Frémissiez autrefois Rien qu’à ma voix !
Bassin où les laveuses Tendaient, silencieuses, Sur un rameau tremblant Le linge blanc !
Ô sorbier centenaire, Dont trois coups de tonnerre N’avaient pas abattu Le front chenu !
Tonnelles et coudrettes, Verdoyantes retraites De peupliers mouvants À tous les vents !
Ô vignes purpurines. Dont, le long des collines, Les ceps accumulés Ployaient gonflés ;
Où, l’automne venue, La Vendange mi-nue A l’en tour du pressoir Dansait le soir !
Ô buissons d’églantines. Jetant dans les ravines, Comme un chêne le gland. Leur fruit sanglant !
Murmurante oseraie, Où le ramier s’effraie, Saule au feuillage bleu, Lointains en feu !
Rameaux lourds de cerises ! Moissonneuses surprises
À mi-jambe dans l’euu Du clair ruisseau.
Antres, chemins, fontaines, Âcres parfums et plaines, Ombrages et rochers Souvent cherchés !
Ruisseaux ! forets ! silence ! Ô mes amours d’enfance ! Mon âme, sans témoins, Vous aime moins
Que ce jardin morose Sans verdure et sans rose Et ces sombres massifs D’antiques ifs,
Et ce chemin de sable, Où j’eus l’heur ineffable, Pour la première fois, D’ouïr sa voix !
Où, rêveuse, l’amie. Doucement obéie, S’appuyant à mon bras, Parlait tout bas ;
Pensive et recueillie, Et d’une fleur cueillie Brisant le cœur discret D’un doigt distrait,
À l’heure où sous leurs voiles Les tremblantes étoiles Brodent le ciel changeant De fleurs d’argent.