Versos French Théodore Hannon Buveuses de phosphore

French poem

Buveuses de phosphore

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Je tiens en haine ces mazettes Courant, le soir, les guilledous, Se vendant pour des anisettes, Parlant aigre, mais buvant doux.

Oui, j’ai l’horreur de ces gamines Aux jeunes instincts malfaisants. J’abhorre leurs gestes, leurs mines Déjà perverses, de seize ans !

D’un vice niais fleurs précoces S’étiolant en une nuit, Que glaner dans ces tristes cosses, Leurs corsets, où niche l’ennui ?

Elles portent des gorges plates Sans nul frisson avant-coureur, Peut-on aimer vraiment ces lattes A faire haïr la maigreur ?

Cependant il n’est pas de fêtes Où ces puériles beautés, Parmi les foules stupéfaites, N’arborent leurs sottes gaîtés.

Noceuses, la nuit, pour leurs robes, Le jour, travaillant pour leur faim, D’aucunes sont fleuristes probes, D’autres blanchisseuses de fin.

Par-ci, piqueuses de bottines Et par-là, piqueuses de gants, Les autres taillent, libertines, La chemise des élégants.

Leur nid ? C’est la vague mansarde Où rode un musc de mauvais lieu. En tête du lit dur luisarde Quelque Vierge ou quelque bon Dieu.

Quand les guignons les abandonnent Elles épousent des coucous Sans cœur ni sexe, qui leur donnent Moins d’heures douces que de coups !

Chez elles jamais rien n’accuse Les tressauts d’un tempérament : Sans passion et sans excuse Elles se livrent bêtement.

Leurs amours sont des flâneries. L’homme pour elles n’est qu’un bras À les conduire aux brasseries, À les poser aux alhambras.

Sans soif, — ainsi qu’elles caressent, — Elles boivent comme des trous. Leurs cerveaux constamment paressent : Elles n’ont ni mots, ni froufrous

Et conservent aux équipées, Intacte, leur mince raison. Ô désespérantes poupées Dont le ventre est rempli de son !

Elles n’ont ni désir, ni rêve, Ni rire intelligent, ni pleur : Ces piteuses fillettes d’Ève Ont croqué la pomme en sa fleur.

Artistes, mes frères, poètes, Idéalisons nos plaisirs En ne livrant jamais aux bêtes Nos insatiables désirs !

L’esprit épanouit le vice, Il faut fuir la banalité : Que la maîtresse nous ravisse Beaucoup par son étrangeté !

Il est de ces femmes bizarres… Dans leurs terribles arsenaux Étincellent des armes rares Que recuirent d’âpres fourneaux.

Leur regard aigu, c’est un glaive Jusqu’aux moelles vous transperçant, De leur chevelure s’élève Un parfum sauvage et puissant.

Leurs caresses sont des blessures Qui font saigner l’âme longtemps, Et leurs baisers sont des morsures, Leurs larges baisers éclatants !

Sur leurs chairs aux nerveuses formes Plane un fumet subtil et fort. Mieux que les pâles chloroformes Il vous enivre, il vous endort,

Il vous berce sur des cadences D’une irrésistible langueur… — Mais, ô farouches confidences Se chuchotant de cœur à cœur,

Quand les mord la coquetterie Ensorcelante d’aiguiser Par une pointe d’hystérie La ritournelle du baiser !…

Il leur faut amour à leur taille, Amour exigeant à nourrir ! Leur lit est un champ de bataille : On y doit vaincre ou bien mourir.

Arrière, les vertus grincheuses, Riant jaune du bout des dents ! Levez-vous, mauvaises coucheuses, Regarnissez vos fronts pédants.

Des cheveux ombragent nos nuques, Notre cuirasse est sans défaut. Nous ne sommes point des eunuques. Voilà les femmes qu’il nous faut !

Aimons-les celles-là, poètes ! À leurs pieds couchons nos verdeurs : Nous verrons germer dans nos têtes Les sonnets aux chaudes odeurs,

Les strophes aux rimes ailées. Le vers chatoyant et gaillard ! Peintre, aimons-les d’amours zélées : Elles savent réveiller l’Art

Et l’Orgueil aux voix turbulentes, Au fond des cœurs désespérés Et dans les pulpes somnolentes Des cervelets déphosphorés !