Versos French Théophile de Viau À M. le marquis de Boquingant

French poem

À M. le marquis de Boquingant

by (1590–1626)

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Vous pour qui les rayons du jour Sont amoureux de cet empire Que Mars redoute et que l’Amour Ne sçauroit voir qu’il ne souspire, C’est bien avecques du subject Qu’un grand roy vous a faict l’object D’une affection infinie, Et que toutes les nations Ont permis que vostre genie Forçast leurs inclinations.

Les faveurs que vous meritez Ont obligé mesme l’envie D’accroistre vos prosperitez, En disant bien de vostre vie ; Lorsqu’elle veut parler de vous, Sans artifice et sans courroux Elle se produit toute nue, Et, ses vains desirs abatus, Faict gloire d’estre recogneue Pour triomphe de vos vertus.

Personne n’est fasché du bien Dont vostre sort heureux abonde, D’autant qu’il ne vous sert de rien Qu’à faire du plaisir au monde. Ainsi le celeste flambeau, Qui fut l’ornement le plus beau Qu’enfanta la masse premiere, N’a jamais eu des envieux, Car il n’use de sa lumière Que pour en esclairer nos yeux.

Chaque saison donne ses fruicts : L’automne nous donne ses pommes ; L’hyver donne ses longues nuicts, Pour un plus grand repos des hommes ; Le printemps nous donne des fleurs ; Il donne l’ame et les couleurs À la feuille qui semble morte ; Il donne la vie aux forests ; Et l’autre saison nous apporte Ce qui faict jaunir nos guerets.

La terre pour donner ses biens Se laisse fouiller jusqu’au centre ; Et pour nous les champs indiens Se tirent les thresors du ventre. L’onde enrichit de cent façons Nos vaisseaux et nos hameçons ; Et cet element si barbare, Pour se faire voir liberal, Arrache de son sein avare L’ambre, la perle et le coral.

Ce qu’on dit de ce grand thresor Decoulant de la voix d’Alcide, C’estoient vrayement des chaînes d’or, Qui tenoient les esprits en bride. Cognoissant ces divins appas, Alexandre donnoit-il pas Tout son gain de paix et de guerre ? Ce prince, avec tout son bonheur, S’il n’eust donné toute la terre, Ne s’en fust jamais faict seigneur.

Les zephirs se donnent aux flots, Les flots se donnent à la lune, Les navires aux matelots, Les matelots à la fortune. Tout ce que l’univers conçoit Nous apporte ce qu’il reçoit, Pour rendre nostre vie aisée ; L’abeille ne prend point du ciel Les doux presens de la rosée Que pour nous en donner le miel.

Les rochers, qui sont le tableau Des sterilitez de nature, Afin de nous donner de l’eau Fendent-ils pas leur masse dure ? Et les champs les plus impuissans Nous donnent l’yvoire et l’encens ; Les deserts les plus inutiles Donnent de grands tiltres aux roys, Et les arbres les moins fertiles Nous donnent de l’ombre et du bois.

Marquis, tout donne comme vous : Vous donnez comme celuy mesme Dont les animaux sentent tous La liberalité supresme. Dieu nous donne par son amour, Avecques les presens du jour, Les traits mesmes de son visage ; Ce monde, ouvrage de ses mains, N’est point basty pour son usage, Car il l’a fait pour les humains.

Que le ciel reçoit de plaisir Alors qu’il voit sa creature Vivre dans un si beau desir Et si conforme à sa nature ! Je voudrois bien vous imiter ; Mais, ne pouvant vous presenter Ce que la fortune me cache, Puisque tout donne en l’univers, Je veux que tout le monde sçache Que je vous ay donné des vers.