Versos French Théophile de Viau À feu Monsieur de Lozieres

French poem

À feu Monsieur de Lozieres

by (1590–1626)

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Mon Dieu, que la franchise est rare ! Qu’on trouve peu d’honnestes gens ! Que la fortune et ses regens Sont pour moy d’une humeur avare ! LOSIERES, personne que toy, Dans les troubles ou je me voy, Ne me monstre un œil favorable ; Tout ne me fait qu’empeschement, Et l’amy le plus secourable Ne m’assiste que laschement.

Si j’estois un homme de fange Ou d’un esprit injurieux, Qui ne portast jamais les yeux Sur le sujet d’une louange, Ou qu’on m’eust veu desobliger Ceux qui me veulent affliger, Je ne serois point pardonnable ; J’approuverois mes ennemis, Et trouverois irraisonnable Le secours que tu m’as promis.

Mais jamais encore l’envie D’escrire un pasquin ne me prit, Et tout le soin de mon esprit Ne tend qu’à l’aise de ma vie. J’ayme bien mieux ne dire mot Du plus infame et du plus sot, Et me sauver dans le silence, Que d’exposer mal à propos À l’effort d’une violence Ma renommée et mon repos.

Ô destin, que tes loix sont dures ! L’innocence ne sert de rien. Que le sort d’un homme de bien. A de cruelles adventures ! Ce grand Duc redouté de tous, Dont je ne souffre le couroux Pour aucun crime que je sçache, Me menasse d’un chastiment Contre qui l’ame la plus lasche Fremiroit de ressentiment.

Il est bien aisé de me nuire, Car je ne puis m’assujectir Au soucy de me garantir, Quoy qu’on fasse pour me destruire. Je sçay bien qu’un astre puissant, A tous ses vœux obeyssant, Force les plus fiers à luy plaire, Et que c’est plus de dépiter La menace de sa colere Que le foudre de Jupiter.

Mais que la flamme du tonnerre Vienne esclatter à mon trespas, Et le ciel fasse sous mes pas Crever la masse de la terre, Mon esprit sans estonnement S’appreste à son dernier moment ; Plus je sens approcher le terme, Plus je désire aller au port, Et tousjours d’un visage ferme Je regarde venir la mort.

Ainsi, quoy que ce fier courage Menace mon foible destin, Sans estre poltron ni mutin Je verray fondre cet orage, Et conjure ton amitié De n’avoir ny soin ny pitié, Quelque mal-heur qui m’importune. Dieu nous blesse et nous sçait guerir, Et les hommes ny la fortune Ne nous font vivre ny mourir.