French poem
À Chloris (ode)
by Théophile de Viau (1590–1626)
Aussi franc d’amour que d’envie, Je vivois, loing de vos beautez, Dans les plus douces libertez Que la raison donne à la vie. Mais les regards imperieux Qu’Amour tire de vos beaux yeux M’ont bien faict changer de nature. Ha : que les violens desirs Que me donna ceste advanture Furent traistres à mes plaisirs !
Le doux esclat de ce visage, Que paroissoit sans cruauté, Et des ruses d’une beauté Me sembloit ignorer l’usage, Me surprit d’un si doux malheur Et m’affligea d’une douleur Si plaisante à ma frenaisie, Que dèslors j’aymay ma prison, Et delivray ma fantasie De l’empire de ma raison.
Contre ce coup inevitable, Qui me mit l’amour dans le sein, Je ne sçay prendre aucun dessein Ny facile, ny profitable. Embrazé d’un feu qui me suit Par tout où le soleil me luit, Je passe les monts Pyrenées, Où les neiges, que l’œil du jour Et les foudres ont espargnées, Fondent au feu de mon amour.
Sur ces rivages où Neptune Fait tant d’escume et tant de bruit, Et souvent d’un vaisseau destruit Faict sacrifice à la fortune, J’invoque les ondes et l’air ; Mais, au lieu de me consoler, Les flots grondent à mon martyre, Mes souspirs vont avec le vent, Et mon pauvre esprit se retire Aussi triste qu’auparavant.
Mes langueurs, mes douces furies, Quel sort, quel Dieu, quel element, Nous ostera l’aveuglement De vos charmantes resveries ? La froide horreur de ces forests, L’humidité de ces marests, Ceste effroyable solitude, Dont le soleil avec des pleurs Provoque en vain l’ingratitude, Que font-elles à mes douleurs ?
Grands deserts, sablons infertiles, Où rien que moy n’ose venir, Combien me devez-vous tenir, Dans ces campagnes inutiles ? Chauds regards, amoureux baisers, Que vous estes, dans ces desers, Bien sensibles à ma memoire ! Philis, que ce bonheur m’est doux, Et que je trouve de la gloire À me ressouvenir de vous !
Enfin je croy que la tempeste Me permettra d’ouvrir les yeux, Et que l’inimitié des cieux Me laissera lever la teste ; Après tous ces maux achevez, Les faveurs que vous reservez À ma longue perseverance Reprocheront à mon ennuy D’avoir creu que mon esperance Me quitteroit plustot que luy.
Au retour de ce long voyage, La terre, en faveur de Philis, D’œillets, de roses et de lys, Semera par tout mon passage, Ces grands pins, devenus plus beaux, Joignans du faiste les flambeaux Dont la voûte du ciel se pare, Iront aux astres s’enquerir Si quelque autre bien s’accompare À celuy que je vay querir.
Ce jour sera filé de soye ; Le soleil, partout où j’iray, Laissera, quand je passeray, Des ombrages dessus ma voye ; Les Dieux, à mon sort complaisans, Me combleront de leurs presens ; J’auray tout mon soûl d ambrosie, Les deesses me viendront voir, Au moins si vostre courtoisie Leur veut permettre ce devoir.
Ceste triste nuict achevée, Mon ame quittera le deuil, Si les tenebres du cercueil Ne previennent mon arrivée. À l’aise du premier abord, Lors que tous nos destins d’accord Permettront que je vous revoye, Si je n’ay pour me secourir Des remedes contre lajoye, Je dois bien craindre de mourir.
Je sçay qu’à la faveur premiere Que vos regards me jetteront, Mes esprits ravis quitteront Le doux object de la lumiere ; C’est tout un, j’ayme bien mon sort, Car les cruautez de la mort N’ont point de si cruelle geine Que des roys ne voulussent bien Se trouver en la mesme peine Pour un mesme honneur que le mien.
Cloris, ma franchise est perdue ; Mais quand, pour guerir mon ennuy, Quelque Dieu me l’auroit rendue, Mon ame se plaindroit de luy. Toute la force et l’industrie Que j’opposois à la furie De mes travaux trop rigoureux A fait des efforts inutiles, Car mes sentimens indociles En deviennent plus amoureux.
Ce qui peut finir ma souffrance Et recommencer mon plaisir S’esloigne de mon esperance Aussi bien que de mon desir ; Les destins, et le ciel luy-mesme, Qui recognoissent comme j’ayme Au seul object de mes douleurs, Ne me presentent point leur ayde, Car ils sçavent que tout remede Est plus foible que mes langueurs.
Je cognois bien que l’œil d’un ange Que le ciel ne gouverne pas, Et qui tient à peu de louange Qu’Amour brusle de ses appas, S’il veut un jour, à ma priere, Jetter l’esclat de sa lumiere A l’advantage de mes vœux, Fera naistre au sort qui m’irrite Plus de bien que je ne merite, Et plus d’honneur que je ne veux.
Tandis que ma flame, ou ma rage, Attendoit après sa beauté, Un faux et criminel ombrage Embarrasse sa volonté ; Ce feint honneur, ceste fumée Vient estonner sa renommée De l’impudence des mortels. Cloris, perdez ceste foiblesse : Si vous ne vivez en deesse, Dequoy vous servent mes autels ?
Le plus audacieux courage Devant vous ne fait que trembler ; Qui void vostre divin visage N’est plus capable de parler ; Vos yeux gouvernent les pensées Des ames les plus insensées Et les bornent de toutes parts, Et la plus aigre medisance N’est qu’honneur et que complaisance Aux attraicts de vos doux regards.
Moy, qui suis devenu perfide Contre les Dieux que j’adorois, Et dont l’ame n’a plus de guide Si non l’empire de vos loix, Je vous crois parfaicte et divine, Et mon jugement s’imagine Que les faits des plus odieux, Lorsque vous leur donnez licence, Sont plus justes que l’innocence Et que la saincteté des Dieux.
Mais, quand des ames indiscrettes S’amuseroient à discourir De nos flammes les plus secrettes, Elles ne doivent pas mourir. Ô Dieux ! qui fistes les abysmes Pour la punition des crimes, Je renonce à vostre pitié Et vous appelle à mon supplice, Si jamais mon ame est complice De la fin de nostre amitié.
Chere Cloris, je vous conjure Par les nœuds dont vous m’arrestez, Ne vous troublez point de l’injure, Des faux bruits que vous redoutez ; Comme vous j’en ay des atteintes, Et mille violentes craintes
Me persecutent nuict et jour. Je croy que les dieux et les hommes, Dedans le climat où nous sommes, Ne parlent que de nostre amour.
Je suis plus craintif que vous n’estes, Et crains que les destins jaloux Ne donnent un langage aux bestes Pour leur faire parler de nous. Une ombre, un rocher, un zephire, Parlent tout haut de mon martyre, Et, quand les foudres murmurans Menacent les pechés du monde, Je croy que le tonnerre gronde Du service que je vous rends.
Mais, quoyque le ciel et la terre Troublassent nos contentemens Et nous fissent souffrir la guerre Des astres et des elemens, Il faut rire de leurs malices, Et dans un fleuve de delices Noyer les soins injurieux Qui privent nos jeunes années Des douceurs que les destinées Ne permettent jamais aux vieux.