Versos French Tristan Derème Le pauvre logis

French poem

Le pauvre logis

by (1889–1941)

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Passez la Seine, Acaste, et venez à Passy ; Vous y verrez mon ermitage. Je demeure au premier étage, Entre ma joie et mon souci. Un jardin est en face où s’effeuille un vieil arbre ; Autobus et taxis ronflent sur le pavé ; À mon seuil en deux bonds vous êtes arrivé. Ne vous attardez pas à l’escalier de marbre, Paros que l’architecte a soumis à sa loi…

Je ne ris point : il est en marbre. Est-il à moi ? Non certe. En ce palais, Derème est locataire ; On le voit fort exact à payer son loyer ; Mais il s’étonne à voir briller Les vingt marches de l’escalier Quand il descend de son premier, À l’aurore, pour toucher terre.

Terre ! Que dis-je ! Est-il de la terre à Paris ? La terre, c’est de l’herbe et des buissons fleuris, Un pigeon qui roucoule aux branches d’un platane. Il n’est pas d’herbe ici pour faire paître un âne ; Nabuchodonosor y périrait de faim. Ce n’est que pierre et fer, ciment, brique et bitume ! Acaste, mon ami, pensez-vous qu’à la fin À ce triste décor mon âme s’accoutume ?

Pourtant j’ai ce vieil arbre ; il peut me consoler. Il rêve à des coteaux qui brillent de rosée ; À l’aube, je lui dis bonjour par la croisée Et je vois un moineau dans l’ombre s’envoler. Le moineau, l’arbre et moi, c’est une académie ; Nous dormons tous les trois au même carrefour, Et nous avons le même amour Pour un ciel qui s’éveille à la lumière amie,

Pour un ciel de province où glissent des ramiers Tandis que l’air murmure aux feuilles des pommiers.

Hélas ! nous sommes loin de cette aurore verte ! Montez ; je vous attends ; la porte est entr’ouverte ; Et voici mon logis avec mon encrier, L’urne à tabac, le cendrier, La cire à cacheter, la colle, la bougie, Et la table où parfois je rime une élégie, Lorsque je suis trop triste et que j’écris des vers Pour régler une fois son compte à l’univers. Je vous demande un peu si l’univers m’écoute ! Mais les poètes sont ainsi, Et dès qu’ils ont quelque souci Il leur faut crier sur la route À pleine voix, afin que nul n’ignore leur Douleur. Ce n’est aux seuls mortels que leur chanson s’adresse, Mais au Destin : elle le presse De disposer le monde afin qu’ils soient heureux. Ils voudraient qu’on changeât les étoiles de place ; Et pour que le bonheur se répandît sur eux, Ils mettraient l’Équateur dans un tube de glace, Et parmi les lilas fleuris Feraient au pôle Nord voler des colibris.

Et pourquoi, s’il vous plaît ? Parce que leur Clymène Ne leur a point écrit depuis une semaine. Voilà bien de quoi faire abîmer l’univers ! Mais le ressentiment déjà gonfle leurs vers : Les hommes sont mauvais et l’azur est funèbre ; Le plus beau des printemps est amère saison ; Le soleil n’est qu’une ténèbre ; Et la mélancolie habite leur maison.

Ô pigeons voyageurs, venez à tire-d’ailes ! Albatros, goélands, colombes, hirondelles, Atterrissant au carrefour, Apportez dans le bec une lettre d’amour, Et que ces malheureux de trois lignes soient ivres.

Lettres d’amour, autant en emporte le vent, Mais qui bercent un cœur fervent, Lettres d’amour… Acaste, admirez ces beaux livres. Il en est sur la chaise et, ma foi, sous le lit. Sur chaque table, ils font d’énormes pyramides. Mon antique servante à leur aspect pâlit, Et l’indignation creuse encore ses rides. Ils grimpent sur les murs, encombrent les rayons, Et j’aurais peur si nous dansions, Ou si vous profériez de rudes épithètes, Que leur immense amas ne tombât sur nos têtes.

Dans ce logis sans doute on a peine à marcher Tant il est de bouquins entassés au plancher. C’est ici que le soir je dorlote ma peine. Un dessin de Zuloaga Un flacon de vieux Malaga Et les pantoufles de Clymène Sont tout l’enchantement de ce pauvre décor. C’est ici que mon rêve, industrieuse abeille, Qui dans la nuit bourdonne encor, Fait avec sa tristesse une cire vermeille.

Ici j’évoque la saison Dont les guirlandes sont fanées. Las ! où sont les jeunes années Qui se cabraient sur l’horizon, À l’instant que les destinées Fleurissaient jusqu’au toit les murs de ma maison !