French poem
Iii
by Victor Hugo
Un jour, comme il passait à pied dans une rue A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue, A l'heure où les maisons, les arbres et les blés Jettent sur les chemins de soleil accablés Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière, Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière, Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher Venait de saigner vif avant de l'écorcher; Cette bête râlait devant cette masure; Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure; Le soleil de midi brûlait l'agonisant; Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang Faisait un lac fumant à la porte du bouge, Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge; Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil, Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil; Comme autour de leur nid voltigent les colombes, Ils allaient et venaient, parasites des tombes, Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon; Car la mort, l'agonie et la corruption Sont ici-bas le seul mystérieux désastre Où la mouche travaille en même temps que l'astre; Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré Au féroce soleil, des mouches dévoré; On voyait tressaillir l'effroyable coupure; Tous les passants fuyaient loin de la bête impure; Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux? Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux; L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde; L'autre, empereur, puissant, vainqueur, maître du monde, Triomphant aussi haut que l'homme peut monter, Comme si le destin eût voulu confronter Les deux extrémités sinistres des ténèbres. Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres, Râlait, triste, épuisé, morne; et le padischah De cet être difforme et sanglant s'approcha, Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse; Mourad pencha son front vers la bête lépreuse, Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin, Et, de ce même geste énorme et surhumain Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches. Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches, Regarda d'un regard ineffable, un moment, L'homme qui l'assistait dans son accablement; Puis son œil se perdit dans l'immense mystère; Il expira.