French poem
Le Cid Est Le Cid
by Victor Hugo
Don Sanche, une source coule A l'ombre de mes donjons; Comme le Cid dans la foule Elle est pure dans les joncs.
Je n'ai pas d'autre vignoble; Buvez-y; je vous absous. Autant que vous je suis noble Et chevalier plus que vous.
Les savants, ces prêcheurs mornes, Sire, ont souvent pour refrains Qu'un trône même a des bornes Et qu'un roi même a des freins;
De quelque nom qu'il se nomme, Nul n'est roi sous le ciel bleu Plus qu'il n'est permis à l'homme Et qu'il ne convient à Dieu.
Mais, pour marquer la limite, Il faudrait étudier; Il faudrait être un ermite Ou bien un contrebandier.
Moi, ce n'est pas mon affaire; Je ne veux rien vous ôter; Étant le Cid, je préfère Obéir à disputer.
Accablez nos sombres têtes De désespoir et d'ennuis, Roi, restez ce que vous êtes; Je reste ce que je suis.
J'ai toujours, seul dans ma sphère, Souffert qu'on me dénigrât. Je n'ai pas de compte à faire Avec le roi, mon ingrat.
Je t'ai, depuis que j'existe, Donné Jaen, Balbastro, Et Valence, et la mer triste Qui fait le bruit d'un taureau,
Et Zamora, rude tâche, Huesca, Jaca, Teruel, Et Murcie où tu fus lâche, Et Vich où tu fus cruel,
Et Lerme et ses sycomores, Et Tarragone et ses tours, Et tous les ans des rois mores, Et le grand Cid tous les jours!
Nos deux noms iront ensemble Jusqu'à nos derniers neveux. Souviens-t'en, si bon te semble; N'y songe plus, si tu veux.
Je baisse mes yeux, j'en ôte Tout regard audacieux; Entrez sans peur, roi mon hôte; Car il n'est qu'un astre aux cieux;
Cet astre de la nuit noire, Roi, ce n'est pas le bonheur, Ni l'amour, ni la victoire, Ni la force; c'est l'honneur.
Et moi qui sur mon armure Ramasse mes blancs cheveux, Moi sur qui le soir murmure, Moi qui vais mourir, je veux
Que, le jour où sous son voile Chimène prendra le deuil, On allume à cette étoile Le cierge de mon cercueil.
*
Ainsi le Cid, qui harangue Sans peur ni rébellion, Lèche son maître, et sa langue Est rude, étant d'un lion.