French poem
Le Cid Honnête
by Victor Hugo
Donc, sois tranquille, roi Sanche. Tu n'as rien à craindre ici. La vieille âme est toute blanche Dans le vieux soldat noirci.
Grondant, je te sers encore. Dieu, m'a donné pour emploi, Sire, de courber le more Et de redresser le roi.
Étant durs pour vous, nous sommes Doux pour le peuple aux abois, Nous autres les gentilshommes Des bruyères et des bois.
Personne sur nous ne marche. Il suffit de oui, de non, Pour rompre à nos ponts une arche, A notre chaîne un chaînon.
Loin de vos palais infâmes Pleins de gens aux vils discours, La fierté pousse en nos âmes Comme l'herbe dans nos cours.
Les vieillards ont des licences, Seigneur, et ce sont nos mœurs De rudoyer les puissances Dans nos mauvaises humeurs.
Le Cid est, suivant l'usage, Droit, sévère et raisonneur Peut-être n'est-ce point sage, Mais c'est honnête, seigneur.
Pour avoir ce qu'il désire Le flatteur baise ton pied. Nous disons ce qu'il faut, sire, Et nous faisons ce qui sied.
Nous vivons aux solitudes Où tout croît dans les sentiers, Excepté les habitudes Des valets et des portiers.
Nous fauchons nos foins, nos seigles, Et nos blés aux flancs des monts; Nous entendons des cris d'aigles Et nous nous y conformons.
Nous savons ce que vous faites, Sire, et, loin de son lever, De ses gibets, de ses fêtes, Le prince nous sent rêver.
Nous avons l'absence fière, Et sommes peu courtisans, Ayant sur nous la poussière Des batailles et des ans.
Et c'est pourquoi je te parle Comme parlait, grave et seul, A ton aïeul Boson d'Arle Gil de Bivar mon aïeul.
D'où naît ton inquiétude? D'où vient que ton œil me suit Épiant mon attitude Comme un nuage de nuit?
Craindrais-tu que je te prisse Un matin dans mon manteau? Et que j'eusse le caprice D'une ville ou d'un château?
Roi, la chose qui m'importe C'est de vivre exempt de fiel; Non de glisser sous ma porte Ma main jusqu'à Peñafiel.
Roi, le Cid que l'âge gagne S'aime mieux, en vérité, Montagnard dans sa montagne Que roi dans ta royauté.
Roi, le Cid qu'on amadoue, Mais que nul n'intimida, Ne t'a pas donné Cordoue Pour te prendre Lérida.
Qu'ai-je besoin de Tortose, De tes tours d'Alcacébé, Et de ta chambre mieux close Que la chambre d'un abbé,
Et des filles de la reine, Et des plis de brocart d'or De ta robe souveraine Que porte un corrégidor,
Et de tes palais de marbre? Moi qui n'ai qu'à me pencher Pour prendre une mûre à l'arbre Et de l'eau dans le rocher!