French poem
Le Roi Méchant
by Victor Hugo
J'ai, dans Albe et dans Girone, Vu l'honnête homme flétri, Et des gens dignes d'un trône Qu'on liait au pilori;
J'ai vu, c'est mon amertume, Tes bourreaux abattre, ô roi, Des fronts qu'on avait coutume De saluer plus que toi.
Rois, Dieu fait croître où nous sommes, Dans ce monde de péchés, Une herbe de têtes d'hommes, Et c'est vous qui la fauchez.
Ah! nos maîtres, quand vous n'êtes, Avec vos vils compagnons, Occupés que de sornettes, Nous pleurons et nous saignons.
Roi, cela fendrait des pierres Et toucherait des voleurs Que de si fermes paupières Versent de si sombres pleurs!
Sous toi l'Espagne est mal sûre Et tremble, et finit par voir, Roi, que ta main lui mesure Trop d'aunes de crêpe noir.
J'ai reconnu, car vous êtes Le sinistre et l'inhumain, Des amis dans des squelettes Qui pendaient sur le chemin.
J'ai, dans les forêts prochaines, Vu le travail des bourreaux, Et la tristesse des chênes Pliant au poids des héros.
J'ai vu râler sous des porches De vieux corps désespérés. Roi, de lances et de torches Ces pays sont effarés.
J'ai vu des ducs et des comtes S'agenouiller au billot. Tu ne nous dois pas de comptes, Cœur trop bas et front trop haut!
Roi, le sang qu'un roi pygmée Verse à flots par ses valets Fait une sombre fumée Sur les dalles des palais.
O roi des noires sentences, Un vol de corbeaux te suit, Tant les chaînes des potences Dans ton règne font de bruit!
Vous avez fouetté des femmes Dans Vich et dans Alcala, Ce sont des choses infâmes Que vous avez faites là!
Tu n'es qu'un méchant, en somme. Mais je te sers, c'est la loi; La difformité de l'homme N'étant pas comptée au roi.