Versos French Albert Londres En errant

French poem

En errant

by (1884–1932)

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Tiens ! le petit jardin qui monte Avec ses escaliers de bois ! Et, moussus, les sylvains de fonte Qui, dans l’eau, se baignent par trois !

Tiens ! des margots ! Les demi-veuves Préfèrent les jardins aux champs, Elles ont mis des plumes neuves Pour sortir un jour de printemps.

Tiens ! si je montais à la ferme Dont un jour Stilla me parlait ? Cinq heures,… la grille ne ferme Que très tard, je boirai du lait.

La fermière jeune et coquette Versera la fleur d’oranger… — Mais comme on entend la clochette Qui tinte au cou du chien berger ! —

Elle est, paraît-il, avenante, Stilla ne m’en dit que du bien ; Puis, elle est presque ma parente, Sa chatte est la mère du mien.

Puis elle est presque mon amie Puisqu’elle est belle, et jeune, et fraîche, et que je suis Un être encore plein de vie. Devant les femmes vraiment belles. J’ai des nuits En plein jour, des jours sous la lune Pour les aimer, les promener suivant leur temps ; J’ai l’une et l’autre, l’autre et l’une Suivant leur jour, puisque mes paonnes ont leurs paons. C’est que je les compte nombreuses Les femmes que mon bras sentit peser sur lui ! C’est que j’en sais des amoureuses À qui j’ai, sans remords, menti tout une nuit ! C’est que j’en connais des terrasses Où, pendant qu’en riant je guettais leur mari, Mes amantes prenaient des glaces ! J’en ai vécu de ces soirs-là ! (J’en ai bien ri) J’en ai baisé des lèvres teintes ! Et j’en rencontre encor qui m’offraient leur deux seins, Qu’on aurait prises pour des saintes !

J’en ai froissé des faux cheveux, des cheveux teints ! Mais je n’ai jamais sur la paille, Au soir tombant, par la fraîcheur et sans témoins, Fait courber la robuste taille D’une fille des champs qui, de retour des foins, Sans préambule et sans manière, Se laisserait faucher parmi les gerbes d’or.

Allons, en route, ami, j’en ai le temps encor. Je vais aller voir ma fermière.

Déjà ! mon Dieu ! j’ai déjà gravi la colline ! J’ai contemplé la main du soir qui la câline, J’ai percé de mes doigts le crépuscule épais, Et le soleil s’en est allé dormir en paix. Il a bien fait. Il m’aveuglait. L’oiseau qui passe ! C’est mon âme qui fuit en dévorant l’espace. Il faut qu’elle aille ! Et je la jette sur les vents. Qu’ils l’emportent vers d’autres milieux plus savants. Puis, un soir que je sais, un soir de lune pâle, Je reviendrai pour qu’ils me la rendent plus mâle. Qu’ils la traînent partout. J’ai le cœur endurci, Qu’ils la ballottent bien pour me la rendre ainsi.

Mais si c’était-elle, là-bas ! Oh ! ma panique ! Je serais là comme un joujou sans mécanique ! Aussi, restez mon âme ! Oh ! Restez aujourd’hui, J’ai trop besoin de vous pour comprendre la nuit Qui se prépare dans les champs pleins de silence. J’ai trop besoin de vous pour avoir l’insolence De fixer maintenant le ciel qui redescend ; Car je ne suis, sans vous, qu’un faible adolescent.

Je vais marcher. Je vais aller voir ma fermière. Je voudrais la trouver, lisant sous la lumière D’une lampe ancestrale, un livre de Rousseau, Près de son père usé balançant un berceau. Mais moi qui n’ai jamais couru cette campagne, Et qui n’ai même pas un chien qui m’accompagne ! Quel est donc le chemin que je vais prendre, alors ? « — Poête, répondit, soudain, d’une voix d’or, Mon âme qui marchait près de moi comme une ombre, Tu prendras le chemin que le lilas encombre, Tu graviras sa pente et tu verras, bientôt, Une chaumière aussi blanche que mon manteau. Tu suivras le sentier qui fait face à sa grille Et tu découvriras une vitre qui brille. C’est là que tu devras pousser tes derniers pas. Mais je t’en avertis, oh ! ne musarde pas

Si tu tiens à goûter ce soir, mon jeune maître, Le lait de la fermière et ses lèvres peut-être. »

Tiens ! c’est vrai ! Tiens ! c’est vrai ! Je vois sur le coteau Une maison plus blanche encor que son manteau. Oh ! que je voudrais là passer toute ma vie, Les doigts rivés aux doigts d’une femme jolie ! Oh ! le chien qui dormait là-bas sur le perron, Et que le bruit des pas a fait dresser d’un bond ! Oh ! le chien qui s’ensauve en dévalant la plaine Et qui me laisse seul ainsi qu’une âme en peine ! Si vous pouviez savoir, ô mes amis, l’orgueil Qu’un vagabond ressent en se voyant tout seul, En se voyant tout seul devant la maison blanche, Seul à tendre son cœur à la nuit qui s’épanche !

Hélas ! oui, je suis seul. J’avais Un frère autrefois, un poète. Il partagea mes jours mauvais Le temps que brûle une allumette.

J’en ai tant vu brûler depuis, Qu’il doit être des monts de cendre. Mais, pour le retrouver, je suis Encor tout prêt à redescendre

Les quelques échelons gravis. J’ai senti le mal fibre par fibre Des chagrins auxquels je survis. Ces chagrins nombreux et suivis D’une âme qui vibre Fibre par fibre.

Eh ! bien ! tant pis ! Puisque le bon temps est passé, Dans un effort je ferai la nique au Passé, Je ferai la nique aux cités, à la grand ville, Tant que j’irai sous la clarté d’un ciel tranquille. D’ailleurs, moi que l’on vit aussi grave qu’un veuf, Je sens mon cœur plus jeune et mon esprit plus neuf. Je crois comprendre, et ne me trompe point, peut-être, Que mon cœur, ennuyé, vieilli, vient de renaître. Le Temps parfois fait bien les choses. Je suis mieux : Plus léger, plus enfant, moi qui semblais si vieux !

Je sens la fraîcheur sur ma joue, Plus caressante qu’un baiser. Le vent dans mes cheveux se joue Du mal qu’ils ont à se lever Mes cheveux que ce vent secoue.

— Poète, souviens-toi de ce que je t’ai dit : Si tu vas musardant par îa route, sans cesse, Le sommeil poussera chaque être vers son lit, Et tu ne verras point, ce soir, ta belle hôtesse.

— C’est vrai, mon âme, oh ! oui, c’est vrai, mais cependant, Puis-je passer ici sans admirer ce site ? Puis-je passer ici, moi, raisonnablement, Sans entendre le cœur de la nuit qui palpite ?

— Mon poète, après tout, tu peux bien écouter Tous les cœurs de la nuit, du jour ou d’autre chose. Je ne t’offrirai plus mes yeux pour te guider, Je ne vois pas pourquoi je soutiendrais ta cause.

— Tu parles bien, mon âme, et d’après la raison. Laisse-moi donc aller selon ma fantaisie, Laisse-moi contempler l’espace à ma façon, Laisse-moi boire seul au bol de poésie.

Tiens ! regarde avec moi, là-bas, dans le brouillard, Tous ces arbres qui sont courbés comme un vieillard. Tous ces arbres, si loin qu’ils n’en ont plus de teinte, Sont calmes comme l’âme auguste d’une sainte.

Vois, les oiseaux qui fuient l’approche des hiboux ; Vois la lune qui farde un coin de ciel en roux.

La lune ! Eh ! Dieu ! tant pis ! si je la mécontente, N’a pas, à mon avis, la mine intelligente. Mais elle n’est qu’un guide et me sert de flambeau Et pourrais-je exiger d’un guide qu’il fût beau ?

Lune multiple en tes déguisements, Lune changeante Énormément. Je te saurais gré de m’être obligeante Au cours de la nuit.

Au clair de la lune S’en va mon ennui, Le son de mes pas même m’importune, Lune ! Lune !

Lune ?

Quand tu nous apparais très blanche et que ta robe Semble de lin tissée, Et que tu parais être une lune passée Qui se dérobe À mes yeux assoupis,

Pour qui, dans ces moments de tristesse fleuris, Brilles-tu ? « — Je brille pour le cœur qui, jeune encor, s’est tu, « Pour les enfants que l’on enterre, « Pour la jeune fille en prière « Et la communion première. « Pour les jeunes amants qui redoutent « La chair, et qui la veulent, « Et qui la fuient, et qui la goûtent « Seul à seule. « Lorsque de pur lin blanc « Je tisse un coin de ciel, « Je brille pour l’enfant, « Le mariage blanc « Et le péché véniel.

— Et quand au fond du ciel on te voit tout jaune ?

« — Quand j’ai l’air d’une feuille d’automne « Que le vent soutient dans l’azur, « Je brille au nom des vieilles choses, « Des baisers mûrs « Et des amours écloses ; « Au nom des chers portraits gardés en des tiroirs « Et des légendes délaissées.

« Au cours de ces beaux soirs, « Je brille, sans éclat, pour les femmes passées « Et leurs regrets, « Pour leurs regrets et ceux de tout le monde.

— Bonne lune !

« — Quand je suis rouge, et que les cieux sont basanés, « C’est au nom des fureurs animales qui grondent « En des corps indisciplinés « Que je brille. « C’est pour la chair : « Celle des prisonniers que le veuvage étrangle « Et qui ne peut jamais, jamais être étranglée ; « Celle des jeunes filles, « Cette chair aveuglée « Que le Malin tourmente au sortir de son œuf, « Et que l’Ange Gardien, désespérément, sangle « Jusqu’à qu’en mourant elle ait fait le corps veuf. « C’est pour le sang : « Celui de l’innocent « Et des guillotinés, « C’est pour le sang en général « Et les damnés. « Lorsque les cieux sont basanés :

« Je suis le Remords de conscience du passant, « Le Reproche du mal.

— Lune ? Et quand je cherche en l’Infini Ta majesté complète ou ton plus petit quart, Et que le ciel est un étang terni Sous sa feuille de nénuphar, Où vas-tu donc porter ta rondeur pacifique ?

« — Ces nuits où les vivants ne m’ont point pour veilleuse, « Je suis une bonne âme en un pays mystique « Et la bonne éclaireuse. « Au temple de l’Oubli, « Je donne, pour les morts, ma plus blanche lumière. « C’est selon ses moyens que l’on fait sa prière « Et que l’on s’ennoblit.

— Puisses-tu, lune bonne, Alors, ne plus briller Pour moi. C’est bien mieux de veiller Ceux que la mort couronne, Crois-moi.

Oh ! mais la lune fuit, s’efface, Si vite que j’en perds la trace ; On dirait qu’elle est en courroux. Oh ! quel est ce monde qui vole ? C’est la lune qui caracole Au travers des nuages flous.

Oh ! mais la lune s’enfarine Et devient blanche, blanche au point Que je ne la reconnais point. La lune me fuit en sourdine,

Tandis que, timide et gêné, Le germe du jour qui veut naître, Frileux, mais encapuchonné, Passe son nez à la fenêtre !

C’est gris d’abord, et j’ai bien peur D’entrer bientôt dans l’heure claire. Un jour qui naît, un soir qui meurt, C’est toujours gris sur notre terre !

Enfin le jour, résolument, Crève le ciel et s’aventure ; Il rend visite à la nature, Et prépare son campement.

Honteux, le soir s’en va, s’envole, Il n’est au loin plus qu’un point noir, Honteux s’en va, s’en va le soîr Vers l’autre pôle.

Il fuit, tirant comme un fardeau La lourde traîne de son ombre, Et son ombre, elle-même, sombre De l’autre côté du rideau.

Amis, pardonnez-moi si je vous laisse en route. Vous allez me comprendre (et m’applaudir sans doute) : Je viens de déchirer la fin de ce morceau. Paraître inconséquent vaut mieux que d’être sot. Et, sot, je l’eusse été, si, me vainquant moi-même, Je n’avais fait un sort au reste du poème. Car, à force d’errer de la brume au matin, J’en étais arrivé par me perdre en chemin. Or, n’ayant pu donner suite à mon aventure, J’avais imaginé de peindre la nature. On voyait, dans mes vers, se croiser tour à tour Le berger conduisant, dès la pointe du jour, Son troupeau moutonnant vers les plaines fleuries Et la bergère fraîche aux lèvres dégourdies. L’oiseau chantait ; et je n’avais par ce matin Pas omis les ruisseaux au murmure argentin. Mais, surtout, (et, je crois, la surprise était bonne), L’on pouvait — sur l’honneur — me surprendre en personne,

En train de me hisser à l’assaut du soleil. C’était, je vous l’affirme, un tableau sans pareil. D’ailleurs, sans plus tarder, vous en aurez la preuve, J’avertis que c’est beau ; que pas un ne s’émeuve :

« ................................ « Dans un sursaut plein de fureur « Je tournoîrai dans l’air trois coups, « Je serai la lave de feu « Que vomit le volcan bouillant. « Et, dans l’air, toujours tournoyant, « Je gagnerai le mont des dieux. « Alors, là, couronnant mon vœu, « À mes lèvres ivres de feu, « Collant d’un geste glorieux « Le clairon d’argent du vainqueur, « Sonnant à me rompre le cœur, « Éblouissant et jamais las, « Campé sur la tête d’Atlas, « Annonçant le nouveau réveil, « C’est moi qui serai le soleil ! »

Et j’avais tout un tas de choses dans ce goût. « Vous auriez si bien fait de déchirer le tout », Me dira-t-on peut-être ! Eh ! non ! car ma furie, Aurait anéanti les doux vers de ma vie.

Si je les aime tant c’est qu’ils sont bien naïfs, D’autres supporteront mieux les coups de canifs. Les vers que j’écrivais à dix-sept ans à peine Sont ceux que je relis avec le moins de peine, Car ils sont pleins d’amour, de candeur et d’espoir. J’ai chanté le matin pour mieux pleurer le soir. Aussi ne blâmez pas mes rimes ingénues, Les seules qui ne sont pas de la douleur venues, Ou, blâmez-les pourtant, si le cœur vous en dit, Je ne m’en troublerai pas à me mettre au lit ; Car, je crois que, dans l’art des vers, la plus sévère Est encore celui qui n’en put jamais faire.