French poem
(Écrit Par Un Clerc Lettré)
by Anatole Le Braz (1859–1926)
Pour me conduire aux champs, Yvonne m’accompagne. Lourde, sous les grands blés, s’alanguit la campagne, Nous suivons un chemin d’eau courante, un ruisseau. La fillette sautille avec des bonds d’oiseau, Et crie en sautillant: «Gare! la pierre bouge!» Moi, je regarde aller la fille en jupon rouge, Sous les saules qui font sur nous un dôme obscur; Je regarde courir ses pieds de marbre pur, Des gouttes de soleil ruissellent sur sa joue, Et je songe à tes vers, ô Celte de Mantoue!
Tréguêr
Un cloître de silence, un hôpital des âmes, Et de grises maisons de nobles,--c’est Tréguêr... Nul bruit, que les sabots claquants des vieilles femmes, Et l’oraison du vent qui monte avec la mer.
Telles que des surplis de prêtres, les nuées Blanchissent, dans un ciel dormant comme un lavoir. Le long des quais déserts, des barques échouées, Dévotieuses, font leur prière du soir.
Un douanier, de garde au bord de l’eau, sifflote Un air mélancolique, une chanson d’ennui; Et, comme émue à cet appel, l’âme vieillote, L’âme des temps fanés s’éveille autour de lui.
Et l’humble gabelou, sentinelle des grèves, D’un mal délicieux se sent le cœur troublé; Il a vu se lever le vol des anciens rêves, Et leur aile subtile en passant l’a frôlé.
C’est ici le pays des choses de mystère, Des jardins emmurés et comme ensevelis, Où fleurit sans soleil la pâleur solitaire Des nonnes au front doux, blanches comme des lis.
Ici se songe encor le songe des vieux âges; Une piété grave embaume l’air du soir. La paix galiléenne est sur les paysages, Et tout l’horizon fume ainsi qu’un encensoir.
Dans l’ombre, sur la place, autour de la piscine, Des femmes sont debout qui causent à mi-voix. Et l’on s’attend à voir paraître une voisine Pour annoncer qu’un Dieu vient de mourir en croix.
Saint Yves
Quand les vents, les vents haïs Hurlent dans les nuits plaintives, Les femmes de mon pays Vont par bandes à Saint-Yves!
Elles s’en vont, le front ceint De la cape grise ou noire, Déposer aux pieds du saint Leur obole et leur histoire.
Et l’obole est un vieux sou, Durement gagné la veille A la pêche, Dieu sait où! L’histoire est encor plus vieille.
Toujours le récit amer De gens, partis dès l’aurore A la mer, et que la mer N’a pas ramenés encore.
--«Bon saint Yves, rends-nous-les! Nous te promettons, messire, De dire vingt chapelets Devant vingt cierges de cire.»
Et le saint, pliant son cou, Penchant son grand corps de pierre, En ramassant le vieux sou Ramasse aussi la prière.
--«Femmes, chez vous retournez, Car vos hommes sont dans l’aire Qui bercent vos dernier-nés Au chant de la mer polaire.»
Évocations
En souvenir du Port-Blanc.
Penché sur tes yeux gris à la clarté changeante, Je vois un pays grave, un pensif horizon, Des quais, au bord de l’eau qu’un clair de lune argente, Et, dans un bourg antique, une jeune maison.
La jeune maison blanche, aux fenêtres ouvertes, Tournait le dos au monde et regardait la mer. Des barques s’endormaient sous leurs voiles inertes, Et les vents fatigués s’assoupissaient dans l’air.
Tes yeux évocateurs ont des clartés subtiles. Les roses du matin ont refleuri les cieux. Comme aux jours du Port-Blanc, le groupe des Sept-Iles S’est mis à défiler dans le fond de tes yeux.
Elles nageaient ainsi, les îles enchantées, Dans une lueur blonde au-dessus des flots pers, Et, le soir, descendaient, par l’abîme tentées, L’escalier d’or qui mène à l’au-delà des mers.
Dans tes yeux assombris, je vois une nuit douce, L’ajonc mouillé l’embaume, et le goëmon roux... Une fontaine en pleurs sanglote dans la mousse; Entendre sangloter les fontaines est doux.
C’était un chemin creux ombragé de grands frênes, C’était le pays noir, les landes, les hauteurs; Dans le silence ému des larges nuits sereines, Se répondaient au loin les appels des pasteurs.
J’assiste dans tes yeux au lever des étoiles; D’un mystérieux pas on les entend marcher; C’est un bruit souple et lent de robes et de voiles... Peut-être, au bord du ciel, un dieu va se pencher!
Nos lèvres savouraient la paix de la nature, Cet arome infini des grèves et des champs Que verse la Bretagne à toute créature, Dans la patène d’or des grands soleils couchants.
A Quimperlé
A Édouard Schuré.