French poem
03 (Dans une combe où l’herbe pousse…)
by André Theuriet (1833–1907)
Dans une combe où l’herbe pousse Drue, à l’abri des grands bois, La ferme repose, et la mousse Verdit le chaume des toits. Entre elle et la ville, deux lieues De sombres taillis épais Et de landes aux teintes bleues Font le silence et la paix.
Humble est la ferme, humbles les hôtes : Le vieux grand-père d’abord Aux épaules larges et hautes, Aux bras solides encor ; Puis, mariés de l’autre année, La fermière et le fermier ; Puis le roi de la maisonnée, L’enfant dans son nid d’osier.
Depuis un siècle, leur famille Dans cet enclos isolé Tient la charrue et la faucille, Sème et moissonne le blé ; Le grand lit à colonnes torses Sert depuis bientôt cent ans, Et le même berceau d’écorces A bercé tous les enfans.
La ferme est heureuse : pour elle, Avril chante, mai fleurit ; Pour elle, la fraise nouvelle En juin dans l’herbe mûrit ; Le verger pour elle en automne Répand ses fruits à foison, Et l’enfant robuste lui donne La joie en toute saison.
Parfois auprès du seuil tranquille Un passant qui vient s’asseoir Apporte un récit de la ville Que l’on commente le soir ; Mais l’histoire, à travers la lande, Prend de tels airs merveilleux Qu’elle ressemble à la légende D’un pays mystérieux.
Ainsi dans cet étroit domaine Les jours s’enchaînent aux jours, Amenant chacun même peine, Même effort, mêmes amours. Le fermier et sa ménagère, Cœurs naïfs, bras vigoureux, Battent le blé, bêchent la terre… L’enfant grandit auprès d’eux.
Comme eux, il saura dans la ferme Brandir le fléau, comme eux Labourer, et d’une main ferme Guider deux paires de bœufs. Quand sur sa lèvre souriante Un fin duvet blondira, Dans son cœur une verte plante, L’amour, s’épanouira ;
Puis, à la bourgade prochaine, Il prendra femme à son tour… À moins qu’un sergent ne l’emmène Aux roulemens du tambour, À moins qu’une royale guerre Ne l’arrache à son enclos Et ne le jette à la frontière, Giberne au flanc, sac au dos…