Versos French André Theuriet 03 (Je la rencontre à la même…)

French poem

03 (Je la rencontre à la même…)

by (1833–1907)

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Je la rencontre à la même heure, Seule, sur le pont, chaque jour. Elle regagne sa demeure Au bord de l’eau, dans le faubourg.

Elle a vingt ans au plus, sa mise Est simple, mais charmante à voir : Sur les plis de sa robe grise Tombe une mante de drap noir ;

Son bonnet, dont le vent chiffonne Les ruches aux tuyaux roulés, Découvre une oreille mignonne Et d’épais cheveux crêpelés.

Elle est petite, maigre et brune ; Sous de longs cils, son regard luit, Comme un féerique clair de lune, Parmi les vapeurs de la nuit.

Sa bouche vermeille et charnue Prend une étrange expression De désir et de retenue, D’ironie et de passion.

Les contours de son sein pudique Et sa joue aux tons veloutés Dans le pur marbre pentélique Semblent avoir été sculptés.

Près des types de la Touraine, Son air, son profil gracieux De médaille syracusaine Font un contraste merveilleux.

Vient-elle des îles qu’arrose La mer de Grèce aux tièdes eaux, Ou, plante rare, est-elle éclose Dans les doux vergers tourangeaux ?…

Je ne sais. Elle est ouvrière ; Sur cette place, chaque soir, Elle passe, sauvage et fière, En revenant de son ouvroir.

Je la contemple et je l’admire, Mon cœur la désire tout bas ; Je la suis de loin sans rien dire, Elle ne me voit même pas…

Puis, comme un écolier timide, Je reviens par les quais déserts. La nuit resplendit. Mon cœur vide Se gonfle de regrets amers.

Et les étoiles qui tressaillent Et semblent se chercher toujours, Les claires étoiles se raillent De mes platoniques amours.