French poem
I
by Camille Saint-Saëns (1835–1921)
L'ivresse est envolée et l'espérance est morte: Ils ont goûté le fruit de l'arbre défendu. Jamais l'Ange pour eux ne rouvrira la porte Du paradis perdu.
Depuis que du bonheur ils ont touché la cime, Soumis au châtiment, résignés à souffrir, Ils ne regrettent rien, ni l'exil, ni le crime, Ni l'horreur de mourir.
La faim, la soif, n'ont rien dont le coeur se désole, Ni le soleil de feu, ni le désert géant; Qu'importe! ils ont l'Amour: de tout il les console Et le reste est néant.
Car l'Amour, engendrant voluptés et tortures, N'était pas dans l'Eden aux vertus condamné: Il fallait pour qu'il fût connu des créatures Que le crime fût né.
C'est sur le Désespoir que fleurit l'Espérance; Pour que le Rut devînt l'Amour prodigieux Il fallait aux humains le remords, la souffrance Et les pleurs dans les yeux.
Sicut Dii! Ce mot du tentateur suprême Était-ce donc vrai: le Mal nous a divinisés. L'Homme innocent jamais n'eût connu par lui-même Tout le prix des baisers!
Ils changent notre bouche en exquise blessure Par où coule à longs traits le sang des coeurs maudits, Nous rendant chaque jour, mortelle nourriture, Le fruit du paradis.