French poem
Ii
by Camille Saint-Saëns (1835–1921)
Tu savais bien, Iaveh! qu'en sa chair frémissante L'Homme, prompt à bénir et prompt à blasphémer, Cache une âme qui brûle, à vouloir impuissante Et faite pour aimer!
Tu mets près de la lèvre un fruit qui la désire; Tu dis: c'est le plaisir; n'y touchez pas! pourquoi? Sous notre pied glissant l'abîme nous attire: Qui l'a creusé? c'est toi!
Sentant de ton pouvoir s'ébranler l'édifice, O Dieu cruel! en vain pour racheter le Mal Tu donneras ton Fils, offert en sacrifice Comme un vil animal!
Trop tard! le blé se sèche et l'ivraie est fertile! Trop tard! le Mal a fait son oeuvre pour toujours! Ton Fils sur un gibet souffre et meurt inutile: Et l'Homme, plein de jours,
Dédaignant tes Edens, méprisant tes supplices, Laissant aux chérubins ta céleste Sion, Bravant la mort, l'enfer, se plonge avec délices Dans la Damnation.
Sicut Dii! non! non! le tentateur des âmes N'a pas dit vrai: car l'Homme est plus grand que les Dieux, Qui, n'ayant pas brûlé des diaboliques flammes, Se contentent des Cieux!
L'Homme règne en vainqueur sur la Terre sublime. Il vit: les Dieux sont morts ou se taisent, lassés: Son front touche le ciel, son pied fouille l'abîme: Lui seul, et c'est assez.