French poem
Les créanciers
by Charles Monselet (1825–1888)
Mabille ! J’en sors Tranquille De corps. Je sonne : Ma bonne Raisonne… Je dors.
Quelqu’un grogne : C’est, croit-on, D’un ivrogne Le feston ; C’est la plainte Presque éteinte De l’absinthe Chez Piton.
La voix, moins frêle, Semble un galop ; Dans ma cervelle Est-ce un grelot ? Ainsi s’élance Et recommence Une romance Dans un goulot.
La rumeur approche, L’écho la redit. Est-ce Rigolboche Que l’on applaudit ? Est-ce, sous un porche, Sax tenant la torche Wagner qu’on écorche Avec du Verdi ?
Dieux ! la horde grimpante Des créanciers ! — Quel trac ! Fuyons dans la soupente Où je mets mon cognac. Leur fourberie insigne A forcé la consigne Chez mon portier indigne. Ah ! portier de Jarnac !
Ciel ! la porte et la fenêtre Ont cédé sous leur effort, Et le premier qui pénètre Cherche en vain mon coffre-fort. Avant que je la verrouille, Dans l’armoire à glace il fouille Pour découvrir la grenouille Dont jamais le chant ne sort.
Le bottier dit : « Rends-moi mes bottes ! Le tailleur dit : « Rends-moi mon frac ! » Tous répètent : « Voici nos notes ! » Tous demandent : « As-tu le sac ? » Seul, dans son farouche délire, Le traiteur étouffant son ire : « C’est pourtant moi, semble-t-il dire, Qui l’ai fait gros comme Balzac ! »
Pendant ce chœur, saisissant mes lunettes, Qui reposaient à côté de mon lit, Je reconnais leurs atroces binettes. Un créancier ne fut jamais joli, Deux créanciers forment un groupe blême, Trois créanciers sont la laideur extrême, Mais cinq, mais dix, mais vingt… c’est l’enfer même ! Or, j’écoutais leur langage impoli.
« Oui, c’est un libertin ! — Sa conduite est infâme ! — Il refuse sa porte et se lève à midi ! — Il court les casinos ! — Il a plus d’une femme ! — Monsieur fait pince-nez ! — Monsieur joue au dandy ! — Il se rit de nos mœurs et n’en prend qu’à ses aises ! — Il faut à son dîner de l’aï sur les fraises. — Au café du Helder je l’ai vu, sur deux chaises, Écorchant une glace à l’air du soir tiédi. »
Je suis né bon, j’ai la mansuétude. Et volontiers je me laisse raser. De ces refrains, d’ailleurs, j’ai l’habitude, Rien ne saurait plus me mécaniser. Mais cependant, flairant l’impertinence De ces butors enivrés de fiance, Je secouai le joug de ma créance : Sur mon séant on me vit me poser.
« Qui m’a fait ces polichinelles ? M’écriai-je en sentant monter Un litre rouge à mes prunelles Que le courroux vient dilater ; Est-ce donc ici la coutume D’entrer, à l’heure où l’on s’enrhume, Chez les modestes gens de plume, Comme s’ils venaient d’hériter ! »
Alors d’une voix qui tance, Je dis à ce groupe amer : « Remportez votre quittance ! Vous voyez ce revolver : Le premier qui me tutoie Sous mon talon je le broie Et je le jette avec joie Par-dessus mon belvéder ! »
Partis ! — Brûlons du sucre Et dissipons ainsi L’horrible odeur de lucre Qu’ils ont laissée ici. Ce n’est pas sain encore Mais, quand luira l’aurore, J’irai chercher du chlore. Merci, mon Dieu, merci.
D’étranges syllabes M’arrivent encor ; Ces maudits arabes, D’un commun accord, Ont sur ma muraille Que leur doigt écaille Mis ce mot qui raille : « Contrainte par corps ! »
Larves funèbres ! Laids pâtissiers ! Dans les ténèbres Mes créanciers Me font comprendre — Surdroît d’esclandre — Qu’ils vont se rendre Chez les huissiers.
Moi, bon nègre, Pas vouloir Qu’homme maigre Et tout noir Expertise, Verbalise, Dévalise Mon manoir.
Pas bête, Demain J’arrête Un train Et file Pour Lille Ou l’île Saint-Ouen.
(Poésies complètes ; E. Dentu édit.)