French poem
Cvi
by de Meun Jean
Ci commence la fiction De l'image à Pygmalion.
[Pygmalion le statuaire Sculptait et le bois et la pierre, La cire et l'os et le métal, Toute matière en général Qu'on voit en telle œuvre fournie. Or un jour pour son grand génie Éprouver (car aucun mortel Depuis n'eut oncques talent tel Pour acquérir et los et gloire), Il fit une image d'ivoire. Tant y mit de soin, de travail, Jusque dans le moindre détail, Qu'il fit une image parfaite, Si bien compassée et si nette, Qu'elle semblait prête à mouvoir; Rien de si beau n'eût-on pu voir. Onc Hélène ni Lavinie N'avaient eu sa grâce infinie,
Ne de si bele façon nées, 21611 Tant fussent bien enfaçonnées, Ne de biauté n'orent la disme. Tout s'esbahit en soi-méisme Pymalion, quant la regarde; Es-vos qu'il ne se donne garde Qu'Amors en ses resiaus l'enlace Si fort qu'il ne set que il face. A soi-méismes se complaint, Mès ne puet estanchier son plaint. Las! que fai-ge, dist-il, dors-gié? Maint ymage ai fait et forgié, Dont nus n'assommeroit le pris, N'onc d'eus amer ne fui sorpris: Or sui par ceste mal-baillis, Par li m'est tous li sens faillis. Las! dont me vient ceste pensée, Comment fu cele amor pensée? J'aime une ymage sorde et muë Qui ne se crosle ne remuë, Ne jà de moi merci n'aura: Tel amor comment me navra? Il n'est nus qui parler en oie, Qui trop esbahir ne s'en doie. Or sui-ge li plus fox du sicle, Que pui-ge faire en cest article? Par foi, s'une roïne amasse, Merci toutevois esperasse, Por ce que c'est chose possible; Mès cest amor est si horrible, Qu'el ne vient mie de Nature, Trop mauvaisement m'i nature. Nature en moi mauvès fil a; Quant me fist, forment s'avila,
Son teint, son port, sa majesté, 21895 Ni de sa splendide beauté Voire la dixième partie. Tant son âme est lors ébahie, En la voyant, Pygmalion, Qu'il ne fait pas attention Qu'Amour en ses réseaux l'enlace, En lui ne sait ce qui se passe. Sans cesse à soi-même il se plaint, Mais sa souffrance oncques n'éteint: Las! dit-il, quelle est cette rage? Rêvé-je? Or j'ai fait mainte image Dont nul ne connaîtra le prix Et d'amour onc ne fut surpris. Et par celle-ci ma pensée Voilà toute bouleversée Et mon cœur brisé sans retour. D'où me vient ce fatal amour? J'aime une image sourde et mue Qui ne branle ni ne remue Et de mes feux pitié n'aura. Comment tel amour me navra? Nul n'est qui parler en ouïsse Qui par trop ne s'en ébahisse. Une reine encor si j'aimais, Pitié peut-être espérerais, Car enfin c'est chose possible. Mais tant cette amour est horrible Que c'est crime de s'y livrer; Nature n'a pu l'inspirer. En moi mauvais fils a Nature, Trop suis-je vile créature; Aussi ne la dois-je blâmer Si je veux follement aimer.
Si ne l'en doi-ge pas blasmer, 21645 Se ge voil folement amer, Ne m'en doi prendre s'a moi non: Puis que Pymalion oi non, Et poi sor mes deus piez aler, N'oï de tel amor parler. Si n'aim-ge pas trop folement: Car, se l'escriture ne ment, Maint ont plus folement amé. N'ama jadis où bois ramé, A la fontaine clere et pure, Narcissus sa propre figure, Quant cuida sa soif estanchier? N'onques ne s'en pot revanchier, Puis en fu mors, ce dist l'istoire Qui encor est de grant memoire. Dont sui-ge mains fox toutevois, Car, quant je voil, à ceste vois, Et la prens, et acole et baise, S'en puis miex soffrir ma mesaise; Mès cil ne pooit avoir cele Qu'il véoit en la fontenele. D'autre part, en maintes contrées Ont maint maintes dames amées, Et les servirent quanqu'il porent, N'onques ung-sol baisier n'en orent, Si s'en sunt-il forment pené; Dont m'a miex Amors assené. Non a: car à quelque doutance Ont-il toutevois espérance Et du baisier et d'autre chose; Mès l'esperance m'est forclose, Quant au délit que cil entendent Qui les déduis d'amors atendent:
Il n'est plus fol que moi, je pense. 21929 Or que faire en cette occurrence? Dois-je m'en prendre à d'autre? Non. Depuis qu'ai Pygmalion nom Et que sur mes deux pieds chancelle, Je n'ouïs parler d'amour telle. Pourtant, à parler franchement, Est-ce trop aimer follement? Car, après tout, si l'on peut croire Ce que nous raconte l'histoire, Maints ont plus follement aimé. N'aima-t-il pas au bois ramé, A la fontaine claire et pure, Narcisse sa propre figure, Quand il crut sa soif étancher? Il ne s'en put onc arracher, Mais en mourut, nous dit l'histoire, Qui toujours est de grand' mémoire. Donc, moins fol suis-je toutefois; Car lorsque je veux, maintes fois Je la prends, l'accole et la baise, Et mieux supporte mon mésaise. Mais lui, celle avoir ne pouvait Que dans la fontaine il voyait. D'autre part, en maintes contrées Maints ont maintes dames aimées, Et fins amants à les servir Sans jamais un baiser cueillir Se sont peinés toute leur vie; Donc Amour, malgré ma folie, M'a frappé moins cruellement. Mais non. Je m'abuse vraiment; Car, malgré tout, en leur doutance, Ils ont toutefois espérance,
Car quant ge me voil aaisier 21679 Et d'acoler et de baisier, Ge truis m'amie autresi froide Cum est ung pez, et ausi roide; Que quant ge, por baisier, i touche, Toute me refroidist la bouche. Ha! trop ai parlé rudement, Merci, douce amie, en demant, Et pri que l'amende en pregniés: Car de tant cum vous me daingniés Doucement regarder et rire, Ce me doit bien, ce croi, soffire. Car dous regarz et riz piteus Sunt as Amans moult déliteus.