Versos French de Meun Jean Lxxxiii

French poem

Lxxxiii

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Comment l'Auteur moult humblement S'excuse aux dames du Roman.

Toutes aussi, vaillantes femmes, Daignez, damoiselles et dames, Amoureuses ou sans amis, Si mots y trouvés déjà mis Qui vous semblent mordants, infâmes, Ou pis contre les moeurs des femmes, Daignez ne pas trop m'en blâmer Ni mon livre trop diffamer Qui tout est fait pour vous instruire; Car oncques n'eus vouloir de dire, Et rien n'y dis par passion, Colère, ivresse ou déraison, Ni par haine, ni par envie, Contre femme qui soit en vie. Nul ne doit médire de vous, S'il n'a cœur le pire de tous. Si tels mots sont en mon poème, C'est pour que chacun de soi-même Puisse la connaissance avoir, Car il fait bon de tout savoir.

D'autre part, dames honorables, 15847. S'il vous semble que ge di fables, Por mentéor ne m'en tenés, Mès as Auctors vous en prenés, Qui en lor livres ont escrites Les paroles que g'en ai dites, Et ceus avec que g'en dirai, Que jà de riens n'en mentirai, Se li prodomme n'en mentirent, Qui les anciens livres firent; Et tuit à ma raison s'acordent, Quant les meurs femenins recordent; Ne ne furent ne fol ne yvres, Quant il les mistrent en lor livres. Cil les meurs femenins savoient, Car tous esprovés les avoient, Et tiex ès fames les troverent, Que par divers tens esproverent; Par quoi miex m'en devés quiter: Ge n'i fais riens fors reciter, Se par mon gieu qui poi vous couste, Quelque parole n'i ajouste, Si cum font entr'eus li poëte, Quant chascuns la matire traite Dont il li plest à entremetre: Car, si cum tesmoigne la letre, Profit et delectacion C'est toute lor entencion. Et se gens encontre moi groucent, Et se troblent et se corroucent, Qui sentent que ge les remorde Par ce chapitre où ge recorde Les paroles de Faus-Semblant, Et por ce s'aillent assemblant,

D'autre part, dames honorables, 16027. Si vous croyez que ce soit fables, Pour un menteur ne me tenez, Mais aux auteurs vous en prenez Par qui furent jadis écrites Les paroles que j'en ai dites. Et quand d'autres je vous dirai[103b], Jamais non plus ne mentirai, Si tous ces sages ne mentirent Quand les anciens livres ils firent; A moi s'accordent ces auteurs Quand des femmes peignent les mœurs. Ils n'étaient fous ni certes ivres Quand ils les mirent dans leurs livres; Ils les connaissaient mieux que nous, Leurs mœurs ayant éprouvé tous, Puisque telles ils les trouvèrent De tout temps, quand les éprouvèrent. Aussi devez-vous m'acquitter, Car je ne fais que réciter, Sauf parfois, pour l'art, quand j'ajoute Un mot innocent, somme toute, Comme chacun poète fait Quand il veut traiter un sujet Et quelque peu du sien y mettre. Ainsi le témoigne la lettre, Profit et délectation[104b], C'est toute leur intention. Et si contre moi se trémoussent, Tonnent, grondent et se courroucent Par ci, par là, quelques grincheux, Parce qu'ils sentent que sur eux Durement parfois ma dent porte, En ce chapitre où je rapporte

Que blasmer ou pugnir me voillent, 15881. Por ce que de mon dit se doillent; Ge fais bien protestacion C'oncques ne fu m'entencion De parler contre homme vivant Sainte religion sivant, Ne qui sa vie use en bonne euvre, De quelque robe qu'il se cueuvre.

Ains prins mon arc, et l'entesoie, Quiexque peschierres que ge soie, Si fis ma sajete voler Generaument por afoler: Por afoler! mès por congnoistre, Fussent seculer ou de cloistre, Les desloiaus gens, les maldites, Que Jhesus apele ypocrites; Dont maint, por sembler plus honeste, Lessent à mangier char de beste Tous tens en non de penitence; Et font ainsinc lor astenence, Si cum nous en karesme fomes, Mès tous vis menguent les homes O les dens de detraccion. Par venimeuse entencion. Onc d'autre saing ne fis bersaut, Là vois, et voil que mon fer aut. Si trais sor eus à la volée, Et se, por avoir la colée, Avient que desous la sajete Aucuns hons de son gré se mete, Qui por orgoil si se deçoive, Que dessus soi le cop reçoive,

Les paroles de Faux-Semblant, 16061. Et dès lors vont se rassemblant Pour me châtier et maudire, Chagrinés qu'ils sont de mon dire: Je fais ci protestation Qu'oncques je n'eus l'intention De parler contre homme qui vive, S'il est tel que le bien poursuive (Quel que soit son habit), selon Notre sainte religion. Mais je prends mon arc et le ploie, Tout pécheur, las! que je me voie, Et fais ma sagette voler Pour blesser et pour affoler Ces déloyales gens maudites Que Jésus appelle hypocrites, Et de leur masque dépouiller Ces monstres, moine ou séculier, Qui, pour paraître plus honnêtes, N'oseraient manger chair de bêtes, Par pénitence, au nom de Dieu, Et font abstinence en tout lieu, Comme nous faisons en carême, Mais mangent vif l'homme lui-même Des dents de la détraction, Par venimeuse intention. Voilà quel est mon point de mire, Et ceux-là seuls mon fer déchire. Sur ceux-là je tire au hasard; Mais s'il advient, quand le coup part, Que de plein gré quelqu'un se mette Droit au devant de ma sagette, Et qu'égaré par son orgueil Le coup reçoive et dans son deuil

Puis se plaint que ge l'ai navré, 15913. Corpe n'en ai, ne jà n'auré, Néis s'il en devoit perir; Car ge ne puis nuli ferir, Qui du cop se voille garder, S'il set son estat regarder. Néis cil qui navré se sent Par le fer que ge li présent, Gart que plus ne soit ypocrites, Si sera de la plaie quites. Et neporquant qui que s'en plaingne, Combien que prodomme se faingne. Onc riens n'en dis, mien esciant, Combien qu'il m'aut contrariant, Qui ne soit en escrit trové, Et par experiment prové, Ou par raison au mains provable A qui que soit desagréable. Et s'il i a nule parole Que sainte Église tiengne à fole, Prest sui qu'à son voloir l'amende, Se ge puis soffire à l'amende.