Versos French Edmond Rostand La Touche

French poem

La Touche

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Voici l’artiste de race Et de grâce Qui, tel sa pomme un pommier, Fait, quand le soleil le touche, Du La Touche... Et même en fit le premier.

Voici les treilles que cintre Ce beau peintre Au-dessus d’aimables fronts; Voici du rêve, et des fêtes Plus parfaites Que celles que nous offrons;

Voici le rouge carrosse Qu’il nous brosse, Et, dans l’eau se reflétant, La fusée ombellifère Qu’il sait faire Éclater sur un étang;

Voici les globes orange Qu’il arrange Dans le bleu de la forêt, Et la chandelle romaine Qu’il emmène Bien plus haut qu’elle n’irait;

Voici cette fantaisie Cramoisie, Et, sous un ciel de linon, Ce voluptueux royaume Peint en chrome Et qui portera son nom;

Voici tous les bergamasques Près des vasques, Et, voici, voici, voici Pierrot, le Singe, le Faune, Blanc, noir, jaune, Grimace, rire et souci;

Voici la cage éternelle De cette aile Qui revient... d’où? l’on ne sait; Et voici la marche rose Où se pose Le pied d’un vers de Musset!

Il y a, près des fontaines, Des mitaines, Et, sur la mousse, il y a Des souliers dont la bouffette Semble faite Avec un camélia.

Il y a la fleur vermeille Sur l’oreille, Sur le cou le velours noir, Et sur les dents qu’on voit luire Le sourire Qui n’ôte pas tout espoir.

C’est comme un anachronique Pique-nique Où l’on verrait Camargo Se faire porter en chaise Chez Thérèse Pour souper avec Hugo.

Des sapajous peu novices Sous leurs vices Ont une âme qui rêva: On sent qu’ils ont, ces macaques, Lu Jean-Jacques Autant que Casanova.

Le regard d’une Isabelle Nous révèle Que si, triste et grimaçant, L’amoureux descend des singes, C’est des sphinges Que l’amoureuse descend.

Mais, plus loin,--car ce La Touche Qui nous touche En montrant l’arbre et le nid Peint l’amour, de la romance Qui commence Jusqu’au berceau qui finit,--

Plus loin, dans des blancheurs pures De guipures Et de doux linge bouffant, Un regard de jeune mère Énumère Les beautés d’un bel enfant.

* * * * *

C’est le peintre aristocrate Dont la patte Trouve sans avoir cherché Et peint sous une manchette Qui s’achète Bien ailleurs qu’au Bon Marché.

C’est aussi l’artiste brusque Qui s’embusque, L’œil clair sous un chapeau mou, Pour peindre un coin de campagne, Une Espagne, Ou son jardin de Saint-Cloud.

Il prend, de cet œil vorace, La terrasse Où s’effrite un Coysevox, Les peupliers dans la brise, L’eau, Venise... Il prend tout! une ombre, un phlox,

Le cœur d’un jour, l’âme d’une Nuit de lune! Et si ce peintre est charmant, C’est qu’il a l’inquiétude Et l’étude, La souplesse et le tourment.

Au moment qu’il portraicture La Nature, Comme il peut changer encor, Il laisse le paysage, Ce visage, Pour ce masque, le décor.

Alors, il peint des balustres Et des lustres, Et, Cazin de l’Opéra, S’il place au coin de sa toile Une étoile, Zambelli la posera.

Il est certain que la Muse Dont il use N’est pas une virago. Elle est blonde et sensuelle Comme celle De notre divin Frago.

Peins, la Touche, les attentes Palpitantes Et le bleu des soirs sournois; Que ton chimpanzé s’occupe D’une jupe Plus que de croquer des noix!

Fais sortir le Capripède Du bois tiède; Donne à cet écornifleur Bon goûter, bonne sieste Et le reste, Sous les marronniers en fleur!

Peins l’Automne! et que Septembre De son ambre Charge ta palette encor! Et qu’Octobre qui titube T’offre un tube Gonflé de son plus bel or!

De l’époque lourde et vile, Tel Banville, Allège-nous le fardeau! Grand devoir que tu t’assignes, Peins des cygnes, Des bras nus et des jets d’eau!

Dans ce bassin de Versaille Dont tressaille Le cœur d’Henri de Régnier, Écartant la feuille morte Que l’eau porte, Fais les Nymphes se baigner!

Et toujours, allégoriste Qui n’es triste Que sous un voile d’humour, Fais sentir, même en tes fresques Simiesques, Ta tendresse pour l’amour!

Reprends pour nous le vieux thème Du: «Je t’aime!» Mais en lui superposant Les caprices virtuoses Que tu oses Sur les modes d’à présent!

Lorsque pour tes Cydalises Tu stylises L’auto qui court les chemins, Montre sur la couverture De fourrure Comment se prennent deux mains!

Et que toujours on remarque, Dans ta barque Ou ton carrosse d’or clair, Comment s’incline une tête De poète Sur une épaule de chair;

Et que toujours, par ta grâce, Lorsque passe La berline ou le bateau, On entende au loin l’haleine De Verlaine Dans la flûte de Watteau!

Cambo, 12 mai 1908.