French poem
Complainte pour Don Juan
by Édouard Dubus (1864–1895)
Je suis un piano brisé, Parce qu’il a trop amusé.
Au clavier tout neuf, des menottes À plaisir ont cassé des notes.
J’ai roucoulé très gentiment Des morceaux pleins de sentiment.
Histoire de rire, des femmes Ont tapoté des airs infâmes,
D’autres : des « tradéridéras » Et des « laïtous » d’opéras.
C’était faux, on n’y songea guère À la guerre comme à la guerre.
Chacune voulut à son tour Quelque ritournelle d’amour,
Et joua sans miséricorde En massacrant corde sur corde,
Tant et tant ! que les trémolos Eurent la gaîté des sanglots.
On croyait ouïr, aux roulades, Les râles d’un tas de malades.
Quand ce fut assez odieux, Elles me firent leurs adieux
À coups de pied dans la carcasse : Un joujou déplaît, on le casse.
Je suis un piano brisé, Parce qu’il a trop amusé.