French poem
Sur les bords du Saubat
by Ernest d’Hervilly (1839–1911)
Fille des durs Nouers, négresse callipyge, J’habite pour jamais ta case au toit pointu. Adieu, Paris ! — Amis, si quelqu’une s’afflige, Dites-lui qu’en Afrique on est très-mal vêtu.
Dites-lui que je chante aux pieds de ma maîtresse, Accompagné du gong, des airs prodigieux ; Dites-lui que le soir, sous les thuyas, je tresse Des ceintures d’écorce en regardant ses yeux ;
Dites-lui que je suis plus noir que ses bottines ; Qu’une énorme crinière ondule sur mon front, Mais que sur mon lit veuf de pudiques courtines, Ma maîtresse est fidèle et le sommeil est prompt ;
Dites-lui qu’aujourd’hui j’erre dans la campagne, Mes flèches sur le dos, et mon arc à la main ; Dites-lui que, couvert modestement d’un pagne, Je cherche le dîner que je cuirai demain.
À celle que j’aimais dans votre ville sombre, Dites que ma négresse, à l’heure du soleil, En plein midi, debout pour me faire de l’ombre, Se tient en souriant et guette mon réveil ;
Dites-lui qu’au retour elle n’est jamais lasse ; Que je suis son seigneur ; que son amour est tel, Qu’elle porte gaîment sur l’épaule ma chasse, Tandis que je la suis en mâchant du bétel.
Dites à cette fille implacable et débile Qui meurtrissait mon cœur entre ses petits doigts, Qu’ici je peux tuer qui m’échauffe la bile D’un coup de casse-tête, et que je fais les lois !
Ma maîtresse est très-belle, et vaut cher ! Ses oreilles Pendantes sur son col ont des anneaux de fer ; Ses dents sont d’un beau jaune ; et ses lèvres, pareilles Au fruit du jujubier, semblent embrasser l’air.
Ses seins noirs et luisants, dressés sur sa poitrine, Ont l’air de deux moitiés d’un boulet de canon ; Au coin de son nez plat, passé dans la narine, Pendille, — et c’est ma joie ! — un fragment de chaînon.
Ses cheveux courts, tressés, ont l’aspect de la laine ; Sa prunelle se meut, noire, sur un fond blanc, Humide, transparent comme la porcelaine ; Et son regard vous suit, placide, doux et lent.
Ses membres sont ornés de bracelets de graines Éclatantes ; elle a des joyaux plus coquets : Pour lui faire un manteau comme en portent les reines, J’ai tué dans les bois plus de cent perroquets !
Moi seul l’ai tatouée, et moi seul sur sa joue Ai peint en vermillon de bizarres oiseaux, Ou bien, à l’ocre jaune, une charmante roue. Chef grave, j’ai construit son ombrelle en roseaux !
Pour vos maigres tailleurs, j’ai gardé peu d’estime : La peau d’un buffle noir enveloppe mes reins, Et sur son cuir tanné j’inscris chaque victime De ma zagaie, où flotte une touffe de crins !
Notre couple effrayant en tous lieux a la vogue ; On le cite à la danse, au festin, au combat ; Nul ne sait mieux que nous conduire une pirogue Sur les flots encombrés de nasses du Saubat.
Ma négresse est mon dieu ! je l’avoue à voix basse ; Et, quand j’ai vendu deux défenses d’éléphant, Je lui verse du rhum à pleine calebasse, Et pendant qu’elle boit, je porte son enfant.
Alors, je suis heureux ! Je hurle en vrai sauvage ! Mes trois colliers de dents rendent un son hideux ! Je bondis ! et mon cœur ne voit plus le rivage Où vit, en m’oubliant, une femme aux yeux bleus.