French poem
La Ballade du temps perdu
by François Abgrall (1906–1930)
On fouille à chaque fin d’année Parmi les cendres de son cœur, Cherchant après toute flambée Les vaines traces du bonheur.
Chaque jour, depuis notre enfance, Marqué d’un caillou blanc ou noir, Reflète en nous la survivance Des mots d’amour, des mots d’espoir.
Je suis à la page vingt-trois Du livre que Dieu me destine. Le papier frémit sous mes doigts, Un frisson court dans mon échine.
Pauvre livre dont la préface Est un sourire de maman. Mais, hélas ! tout passe, tout lasse. Où donc es-tu, rire d’enfant ?
Ces humbles feuilles que j’ai lues Annonçaient un cœur amoureux. Pourquoi le soleil, sous les nues, A-t-il blémi, le malheureux ?
J’aimais les fleurs, j’aimais les roses, Les oiseaux, les parfums, les chants. J’aurais adoré d’autres choses… Et j’ai pleuré sur mes vingt ans !
Pleuré ? mais bien sûr en cachette… Qui donc a su que j’ai souffert ? Quand mes pareils étaient en fête, Bravement, j’ai dressé la tête. Qui donc a su que j’ai souffert ? Que mon rire éclatait amer ?
Et si plusieurs ont pris ma main, J’ai refusé leur douce obole, La bonne amitié qui console, Le regard qui fond le chagrin. De tout mon cœur qui se désole, J’ai fait le fou, j’ai fait le drôle. Plus j’aimais, plus j’avais dédain. Rire et souffrir, quel vilain rôle…
Envoi Pourquoi donc, nature perverse, M’as-tu fait craindre la pitié ? Crois-tu que les larmes qu’on verse Sont indignes de l’amitié ? Ah ! si l’amour en ce bas monde Ne chantait que de gais couplets, S’il n’était qu’amours gentillets, Notre cœur qui toujours abonde En soupirs, en pleurs, en regrets, Serait violon sans archet !