Versos French François Villon [P. 55]

French poem

[P. 55]

by

Listen in the reader

BALLADE QUE VILLON FEIT A LA REQUESTE DE SA MÈRE, POUR PRIER NOSTRE-DAME.

Dame du ciel, régente terrienne, Emperière des infernaulx palux, Recevez-moy, vostre humble chrestienne, Que comprinse soye entre voz esleuz, Ce non obstant qu'oncques rien ne valuz. Les biens de vous, ma dame et ma maistresse, Sont trop plus grans que ne suis pecheresse, Sans lesquelz biens ame ne peult merir N'avoir les cieulx, je n'en suis jengleresse. En ceste foy je vueil vivre et mourir.

A vostre Filz dictes que je suis sienne; Que de luy soyent mes péchez aboluz: Pardonnés moi comme à l'Egyptienne, Ou comme il feit au clerc Theophilus, Lequel par vous fut quitte et absoluz, Combien qu'il eust au diable faict promesse. Preservez-moy, que je ne face cesse; Vierge, pourtant, me vouilliés impartir Le sacrement qu'on celebre à la messe. En ceste foy je vueil vivre et mourir.

Femme je suis povrette et ancienne, Ne riens ne sçay; oncques lettre ne leuz; Au monstier voy dont suis parroissienne Paradis painct, où sont harpes et luz, Et ung enfer où damnez sont boulluz: L'ung me faict paour, l'autre joye et liesse. La joye avoir fais-moy, haulte Deesse, A qui pecheurs doivent tous recourir, Comblez de foy, sans faincte ne paresse. En ceste foy je vueil vivre et mourir.

ENVOI.

Vous portastes, Vierge, digne princesse, JESUS régnant, qui n'a ne fin ne cesse. Le Tout-Puissant, prenant nostre foiblesse, Laissa les cieulx et nous vint secourir; Offrist à mort sa très clère jeunesse; Nostre Seigneur tel est, tel le confesse. En ceste foy je vueil vivre et mourir.

LXXX.

Item, m'amour, ma chère Rosé, Ne luy laisse ne cueur ne foye: Elle aymeroit mieulx autre chose, Combien qu'elle ait assez monnoye: Quoy? une grand bourse de soye, Pleine d'escuz, profonde et large: Mais pendu soit-il, que je soye, Qui luy lairra escu ne targe.

LXXXI.

Car elle en a, sans moy, assez. Mais de cela il ne m'en chault; Mes grans deduictz en sont passez; Plus n'en ay le cropion chauld. Si m'en desmetz aux hoirs Michault, Qui fut nommé le bon fouterre. Priez pour luy, faictes ung sault: A Saint-Satur gist, soubz Sancerre.

LXXXII.

Ce non obstant, pour m'acquitter Envers Amours, plus qu'envers elle, Car oncques n'y peuz acquester D'amours une seule estincelle; Ne sçay s'à tous est si rebelle Qu'à moy: ce ne m'est grand esmoy; Mais, par saincte Marie la belle! Je n'y voy que rire pour moy.

LXXXIII.

Ceste Ballade luy envoye, Qui se termine toute en R. Qui la portera? que j'y voye: Ce sera Pernet de la Barre, Pourveu, s'il rencontre en son erre Ma damoyselle au nez tortu, Il luy dira, sans plus enquerre: «Orde paillarde, d'où viens-tu?»

BALLADE DE VILLON A S'AMYE.

Faulse beaulté, qui tant me couste cher. Rude en effect, hypocrite doulceur; Amour dure, plus que fer, à mascher; Nommer que puis de ma deffaçon soeur, Cherme felon, la mort d'ung povre cueur, Orgueil mussé, qui gens met au mourir; Yeulx sans pitié! ne veult droicte rigueur, Sans empirer, ung pauvre secourir?

Mieulx m'eust valu avoir esté crier Ailleurs secours, c'eust esté mon bonheur: Rien ne m'eust sceu hors de ce fait chasser; Trotter m'en fault en fuyte à deshonneur. Haro, haro, le grand et le mineur! Et qu'est cecy? mourray, sans coup ferir, Ou pitié veult, selon ceste teneur, Sans empirer, ung povre secourir.

Ung temps viendra, qui fera desseicher, Jaulnir, flestrir, vostre espanie fleur: Je m'en risse, se tant peusse marcher, Mais nenny: lors (ce seroit donc foleur) Vieil je seray; vous, laide, et sans couleur. Or, beuvez fort, tant que ru peult courir. Ne donnez pas à tous ceste douleur, Sans empirer, ung povre secourir.

ENVOI.

Prince amoureux, des amans le greigneur, Vostre mal gré ne vouldroye encourir; Mais tout franc cueur doit, par Nostre Seigneur, Sans empirer, ung povre secourir.

LXXXIV.

Item, à maistre Ythier, marchant, Auquel mon branc laissay jadis, Donne (mais qu'il le mette en chant), Ce lay, contenant des vers dix; Et aussi ung De profundis Pour ses anciennes amours, Desquelles le nom je ne dis, Car il me herroit à tousjours.

LAY OU PLUSTOST RONDEAU.

MORT, j'appelle de ta rigueur, Qui m'as ma maistresse ravie, Et n'es pas encore assouvie, Se tu ne me tiens en langueur. Onc puis n'euz force ne vigueur; Mais que te nuysoit-elle en vie, Mort?

Deux estions, et n'avions qu'ung cueur; S'il est mort, force est que dévie, Voire, ou que je vive sans vie, Comme les images, par cueur, Mort!

LXXXV.

Item, à maistre Jehan Cornu, Autres nouveaux lays luy vueil faire, Car il m'a tousjours secouru A mon grand besoing et affaire: Pour ce, le jardin luy transfère, Que maistre Pierre Bourguignon Me renta, en faisant refaire L'huys, et redrecier le pignon.

LXXXVI.

Par faulte d'ung huys, j'y perdis Ung grez, et ung manche de houe. Alors, huyt faulcons, non pas dix, N'y eussent pas prins une alloüe. L'hostel est seur, mais qu'on le cloüe. Pour enseigne y mis ung havet; Qui que l'ait prins, point ne l'en loüe: Sanglante nuict et bas chevet!

LXXXVII.

Item, et pource que la femme De maistre Pierre Sainct Amant (Combien, si coulpe y a ou blasme, Dieu luy pardonne doulcement!) Me meist en reng de caymant, Pour le Cheval Blanc qui ne bouge, Luy changeay à une jument, Et la Mulle à ung Asne rouge.

LXXXVIII.

Item, donne à sire Denys Hesselin, Esleu de Paris, Quatorze muys de vin d'Aulnis, Prins chez Turgis, à mes perilz. S'il en beuvoit tant que periz En fust son sens et sa raison, Qu'on mette de l'eau es barrilz: Vin perd mainte bonne maison.

LXXXIX.

Item, donne à mon advocat, Maistre Guillaume Charruau, Quoy qu'il marchande ou ait estât, Mon branc... Je me tays du fourreau, Il aura, avec ce, ung réau En change, affin que sa bourse enfle, Prins sur la chaussée et carreau De la grand closture du Temple.

Item, mon procureur Fournier Aura, pour toutes ses corvées (Simple seroit de l'espargner; En ma bourse quatre havées), Car maintes causes m'a saulvées, Justes, ainsi, JESUS-CHRIST m'ayde! Comme elles ont esté trouvées; Mais bon droit a bon mestier d'ayde.

XCI.

Item, je donne à maistre Jaques Raguyer le grant godet de Grève, Pourveu qu'il payera quatre plaques, Deust-il vendre, quoy qu'il luy griefve, Ce dont on ceuvre mol et grève; Aller sans chausses et chappin, Tous les matins, quand il se liève, Au trou de la Pomme de pin.