French poem
Ma blanchisseuse
Je fais laver mon linge dans la lune, dans la Mer-de-Sérénité, la Mer-de-Sérénité là-haut, tout au nord de la lune…
La Mer-de-Sérénité, ses flots ce n’est rien que des larmes (les larmes, ça lave très-bien à cause de la soude que ça contient).
La blanchisseuse est toute pâle : voilà si longtemps qu’elle est morte ! Elle trempe ses deux mains pâles, ses deux mains dans l’eau pâle et morte. Elle se nomme Salammbô (voilà bien longtemps qu’elle est morte !). Son corps était soëf et beau.
Tanit aimait sa tête brune. À Carthage on voit son tombeau mais son fantôme est dans la lune. Le fantôme de Salammbô lave du linge dans la lune dans la Mer-de-Sérénité qui réfléchit sa tête brune.
Pour clients elle a des Pierrots morts de bâiller ou de trop rire — leur chandelle est morte et leur mot, la plume n’ose plus l’écrire —. Leur corps, il dort dans le tombeau mais leur fantôme est dans la lune et la petite Salammbô lave leurs surcots dans la lune : elle trempe leurs blancs surcots, les surcots de blanc calicot des Pierrots dans l’eau de la lune.
Lohengrin, le chevalier blanc et ce duc de Brabant si blanc qu’il fut insigne entre les cygnes ; les bons Papes tout blancs, tout blancs qui bénissaient d’un geste lent
les pécheurs aux genoux tremblants, et les petits mitrons plus blancs que la farine et le pain blanc ou la plume des goëlands ou la neige des Groënlands, chevaliers, papes, mitrons blancs quand ils sont morts vont dans la lune (leur corps, il dort dans le tombeau mais leur fantôme est dans la lune) et la petite Salammbô lave leur linceul dans la lune !
Et c’est pourquoi, laissant les courtauds de boutique faire à Londres blanchir un linge trop porté, j’ai voulu moi, Fourest lunaire et lunatique, donner mon linge et ma pratique à la petite Salammbô, la blanchisseuse de la lune.