French poem
Tristesses de l’amour
I
Qui de nous, jeune encore et naïf, n’a connu L’inexplicable émoi d’un amour ingénu Qui s’éveille au milieu d’un riant paysage ? Je le revois toujours le pâle et doux visage De celle qui m’aima d’un amour si profond. Nous n’avions que vingt ans tous les deux ; c’était au fond D’un hameau du pays flamand, presque à l’automne : Chaque matin, quittant le hameau monotone En bandes, nous allions courir le long des blés. Elle et moi, nous restions en arrière, troublés De nous voir ainsi seuls dans la grande Nature. Nous marchions sans savoir comment, à l’aventure ; Ses doigts pressés les miens et nous causions très peu ; La brise se jouait dans son fin jupon bleu
Et découvrait le bout de sa bottine noire … Que dirai-je encor ?… C’est l’éternelle histoire Des amants qui s’en vont dans les sentiers fleuris : Les premières rougeurs et les aveux surpris Quand on marche à pas lents, en se touchant l’épaule, Le long des buissons verts dont la branche vous frôle ; Les fossés où l’on trempe en frissonnant la main, Les petits ponts de bois qu’on rencontre en chemin Et sur lesquels on marche en se tenant ensemble ; Le rire peu fréquent, mais si joyeux qu’il semble Dans sa vibration égayer les échos ; Les jeux dans les bluets et les coquelicots ; Les papillons qu’on chasse et les bouquets qu’on cueille ; La chaumière où le vieux paysan vous accueille Avec un geste gauche en ôtant son bonnet ; La tasse de lait chaud qu’on boit et qui vous met Sur la lèvre qui rit ses fines perles blanches ; Puis enfin le retour attendri sous les branches — Avec tous les amis qu’on rejoint à regret — Vers la maison de l’hôte où le dîner est prêt !…
Je me rappelle tous les détails de l’idylle : La barque que l’on prenait pour tourner le coin d’île, Les longs regards furtifs dans l’ombre du sentier,
Les serrements de main devant le bénitier De la petite église, et ma douce querelle Pour lui prendre son châle ou porter son ombrelle ; Puis ce jour de dimanche, oublié maintenant, Où tout joyeux, assis à sa gauche, en dînant, Je lui glissai des mots discrets, presque à voix basse. Après dîner, on fit quelques tours de la place, Et moi, déjà charmé, je lui tendis mon bras Qu’elle, naïve encor, me prit sans embarras.
Nous allions deux à deux le long des terrains vagues Où des enfants criaient en enfilant des bagues Sur les chevaux de bois qu’un vieux cheval poussait. Dans tous les cabarets la foule se pressait, Et, sous le jaune éclat d’un vieux quinquet qui brille, L’orgue de Barbarie invitait au quadrille. C’était le soir : le ciel fleurissait à son tour, Et la nuit descendait plus belle que le jour !…
Elle, réglant son pas sur ma marche très lente, Appuyait à mon bras courbé sa main tremblante, Et me faisait l’aveu qu’en entendant ma voix Son cœur s’était ému dès la première fois Comme s’il rencontrait l’élu de sa jeunesse ;
Et moi je lui faisais à mon tour la promesse Que, l’aimant d’amour pur, je ne l’oublierais pas ; Puis, pour mieux lui parler, ralentissant mon pas Et lui montrant du doigt la lune dans les branches : « Plus tard, — dis-je, — quand vous verrez ces clartés blanches « Songez : il m’aime encore et la regarde aussi !…
Et voyant s’abaisser son grand œil adouci Je lui causais tout bas d’un frais petit ménage En ville, et d’un chalet qu’on loue au voisinage ; Du café qu’on prendrait au jardin, sur un banc Devant le gazon vert et tiède, au soir tombant ; Du gai retour, avec de gros bouquets de roses, Et des printemps vermeils et des hivers moroses Où, le soir, je lirais quelque livre badin Tandis qu’elle, berçant notre dernier blondin, Dont les cheveux frisés trembleraient à son souffle, Chaufferait près du feu sa mignonne pantoufle !…
II
Aujourd’hui cet amour de jeunesse est défunt, Et nous n’en gardons plus qu’un vague et doux parfum ; Car le grand destructeur des tendresses, l’absence, A flétri dans sa fleur ce rêve d’innocence, Et se parant toujours de joie et de rayons, La nature oubliera comme nous oublions, Sans qu’un vent triste sur notre éloignement pleure, Sans qu’une herbe se fane, ou sans qu’un oiseau meure De nous voir aujourd’hui séparés et vivants !… Que dis-je ?… les moineaux dans les arbres mouvants, Gais sous le parasol ombreux de feuilles souples, Viendront chaque printemps se réunir par couples, Et les bois qu’une tiède ondée a rajeunis Par le chant des ruisseaux endormiront les landes, Dans les étangs viendront se mirer d’autres bandes ; Les rameaux plus épais autour de chaque tronc Sous leur obscurité tranquille ombrageront Les amants au retour des kermesses prochaines, S’en allant deux à deux s’embrasser sous les chênes !…
O vieux arbres des bois ! oublieux comme nous, Devant lesquels jadis nous tombions à genoux Après avoir gravé sur votre écorce dure Nos noms déjà couverts de mousse et de verdure, Ne vous souvient-il plus de nos tressaillements Pour protéger ainsi tous les autres amants ?… Pourquoi prêter encor votre ombre à leurs étreintes, Pourquoi laisser graver sur nos vagues empreintes Leurs deux noms que bientôt aussi vous oublierez ?… Ils s’oublieront de même et seront séparés, Puisque le temps efface sous ses doigts de marbre Les amours dans le cœur et les lettres dur l’arbre ! Ce n’est donc pas leur faute à ces amants ingrats S’ils ont — le cœur changé — désenlacé leurs bras, Et ce n’est pas ta faute à toi, grande Nature, Puisque c’est une loi sombre, implacable et dure Qui veut que tout s’oublie et passe peu à peu !
III
Mais l’oubli c’est peut-être un des bienfaits de Dieu : L’oubli, c’est le nuage au départ des colombes, C’est le gazon fleuri repoussant sur les tombes,
C’est le mystérieux et morne apaisement Que la nuit sur le jour fait tomber lentement ; Et l’oubli, c’est la main inconnue et sincère Qui détache les nœuds du cœur et les desserre Pour nous rendre la mort moins pénible à souffrir, De sorte qu’oublier c’est apprendre à mourir !…