French poem
Une baigneuse flamande
Tous les jeunes faquins, les jeunes élégants, Qui, changeant chaque jour de costume et de gants, Viennent aux bains de mer pour suivre des lorettes, Eux dont l’amour s’allume avec leurs cigarettes Et comme elles s’éteint, sitôt le moindre vent, Tous connaissent de vue et vont lorgner souvent Une jeune baigneuse, une forte flamande Qui fait prime à la plage et que chacun demande.
Elle est tout à l’ouvrage et ne voit même pas Ces viveurs qu’elle attire embarrasser ses pas ; Elle travaille et court sans souci, sans idées, Nettoyer promptement les cabines vidées Où de nouveaux baigneurs, montés d’un air joyeux, Lui donnent leur ticket en faisant de doux yeux ; Elle conduit au bain quand monte la marée Bien des petits enfants craintifs à leur entrée Mais qui rassurés vite entre ses bras de fer Sautent sous la caresse humide de la mer ! On dirait qu’un pouvoir magique règne en elle, Car n’ayant qu’un grossier costume de flanelle, Étant sale et vulgaire, ayant bras et pieds nus, Elle donne pourtant des frissons inconnus À tous ceux qui la voient s’agiter sur la plage !… C’est qu’elle a la beauté de la forme et de l’âge, C’est que vibre, à travers son jupon enroulé, Le poème charmant de son corps ciselé Que tous, comme saisis de fièvre et de délire, Voudraient dans le détail épeler et relire !…
Ô Rubens, c’est ta femme !… et le vieux sang flamand Comme une liqueur pourpre y coulé abondamment ; Ses cheveux roux, tordus comme de lourds feuillages, Frissonnent ; ses pieds nus avec les coquillages De leurs ongles nacrés dont la surface luit, Sont bruns comme le sable et lisses comme lui !…
Le vent et le soleil de l’été qui dardaille Ont bronzé lentement ce profil de médaille Et chauffé cette chair comme un fruit savoureux Pour la robuste soif d’un robuste amoureux.
Aussi quand tous ces fats aux ardeurs de phtisique Viennent lui seriner comme un air de musique Le même compliment mignard ou libertin Sur l’ampleur de sa gorge ou l’éclat de son teint, Quand des vieux, savourant la douceur d’être dupe, La tirent dans un coin par les plis de sa jupe Offrant pour un baiser de somptueux cadeaux, Elle leur rit au nez ou leur tourne le dos, Si bien qu’en la voyant gagner sa maisonnette Tous disent, maugréant : « C’est une fille honnête !… »
Mais quand le soir tombait, quand les proches blancheurs Des voiles indiquaient le retour des pêcheurs, Ils auraient pu la voir s’en aller vers la dune Et, sous les doux regards indulgents de la lune, Ils l’auraient vue au bras d’un vigoureux marin. Tous deux se profilaient comme un couple d’airain Sur l’horizon de mer où fuyaient des mouettes Et l’ombre agrandissait leurs vagues silhouettes.
C’était l’heure où l’on aime : où les vents apaisés Semblent tout alourdis d’aveux et de baisers, Où les mêmes élans de voluptés farouches Font dans l’ombre s’unir les ailes et les bouches, L’heure où la mer frémit, comme un amant charnel, Quand la lune paraît au balcon noir du ciel !…
Alors ils restaient là, s’asseyant côte à côte Sur la dune, des soirs entiers, dans l’herbe haute Dont l’odeur capiteuse et les parfums puissants Leur enflammaient la tête et leur grisaient les sens. Brusquement, comme en proie à des accès de fièvres, Ils auraient bien voulu dans l’ombre unir leurs lèvres, Mais l’idylle était pure, et ce n’est qu’en partant Qu’elle acceptait enfin de son beau prétendant — En rougissant beaucoup de joie, un peu de honte — Le long baiser d’amour qui lui servait d’à-compte !…
Car ils vont s’épouser ! sitôt après les bans, Elle mettra bien vite un bonnet à rubans Avec un châle long sur sa robe de laine, Et pour la voir ainsi l’église sera pleine. Puis lorsqu’après la messe, après s’être embrassé, On aura jusqu’au soir mangé, bu, ri, dansé, Avec tous les joyeux pêcheurs du voisinage, Elle s’installera dans son petit ménage ; Lui s’en retournera sur mer, le matelot; Et tous deux s’aimeront, satisfaits de leur lot, Et fiers de voir grandir dans leur foyer prospère Des enfants beaux comme elle et forts comme le père !