French poem
Un duo
Dans un château sombre, au bord d’un étang, Par un des derniers beaux jours de l’automne, Nous étions groupés en cercle, écoutant Monter là rumeur du soir monotone.
Sur l’étang moiré plein de nénuphars, Un jet d’eau vidait l’écrin de ses perles ; Le soleil glissait ses rayons blafards Dans les rameaux noirs où sifflaient les merles.
C’était l’heure exquise où l’on veut aimer : Le brouillard flottait comme une batiste ; Les étoiles d’or allaient s’allumer Dans le vaste ciel couleur d’améthyste.
Nous étions au fond d’une vérandah : Dans des vases peints, sur les étagères Des bouquets d’œillets et de réséda Soufflaient leurs parfums parmi les fougères.
Les dames venaient prés de nous s’asseoir, Frissonnant un peu sous leurs légers châles, Et nous regardions l’automne et le soir S’unir tristement dans les lointains pâles.
Une jeune fille au profil plus fin Que le blanc contour d’un camée antique, Se dressant debout comme un séraphin Qu’un artiste sculpte au seuil d’un portique,
Se mit à chanter dans l’ombre du parc : Sa voix tour à tour était grave et tendre, Comme un bon archer fait avec son arc Qu’il doit tour à tour bander ou détendre.
Elle murmura dans l’air palpitant Les tendres couplets de la sérénade Que rêva Gounod, comme on les entend Au pied des balcons, la nuit, à Grenade.
Nous fermions les yeux pour mieux écouter Cette voix moelleuse et mélancolique, Pareille à la voix qu’on entend flotter Dans le chœur ombreux d’une basilique.
Quand soudain le chant d’un oiseau s’unit Au vague refrain de la jeune femme : On eût dit vraiment qu’il pleurait son nid Et que sous son aile il avait une âme !…
Il était caché dans les arbres verts ; Et pour endormir son amante ailée, Il improvisait peut-être des vers Qu’il lui modulait de sa voix perlée.
La femme et l’oiseau, chantant à la fois, Firent un moment comme un duo tendre ; Mais lasse de voir dominer sa voix, La femme se tut, voulant mieux entendre.