Versos French Gustave Le Vavasseur Fleur de pommier

French poem

Fleur de pommier

by (1819–1896)

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Un matin du premier printemps, Sur les fleurs naissantes les anges Baissaient les yeux de temps en temps Pour les voir sortir de leurs langes.

Ils demeurèrent interdits Devant les merveilles écloses, Le grand pommier du Paradis Était tout couvert de fleurs roses.

À l’ombre des rameaux coquets Ève éblouie était assise, Perdue au milieu des bouquets Qui lutinaient sa convoitise.

Vers elle elle vit se pencher Une fleur si rose et si blanche, Qu’Ève, cette fois, sans pécher, La cueillit et cassa la branche.

Orgueil innocent et charmant ! Ève, femme et déjà coquette, Sourit ; son premier mouvement Est d’humilier sa conquête.

Elle admire de son larcin Les splendeurs blanches et vermeilles Et les rapproche de son sein Pour comparer les deux merveilles.

Ses yeux, rassasiés d’amour, Brillent d’une nouvelle flamme, En voyant, dès le premier jour, La fleur pâlir devant la femme.

Elle triomphe, mais Adam, Jaloux et la mine inquiète, Demi-boudant, demi-grondant, Vient tout à coup troubler la fête.

« Pourquoi dépouiller le jardin Que Dieu pour nous plante et décore Et, par un orgueil enfantin, Cueillir la fleur qui vient d’éclore ?

« Vous humiliez sans effort, Ô femme jalouse et cruelle, Ce pauvre rameau déjà mort, Mais cela vous rend-il plus belle ?

« Ces fleurs renfermaient des fruits Dont votre caprice nous prive, Ève, et que vous avez détruits Dans votre vanité naïve. »

Éve se tut, goûtant le fiel De ces amertumes étranges Et, levant les yeux vers le ciel, Sembla prendre à témoins les anges.

Les bénins anges du Seigneur N’avaient point baissé la paupière En voyant la femme et la fleur S’épanouir dans la lumière.

Lorsque l’automne fut venu, Couvert de fruits pleins de mystère, Le grand pommier, mal soutenu, Ployait souus le faix jusqu’à terre.

Le rameau voisin du premier, Brisé jadis par la main d’Ève, Est le plus chargé du pommier ; Ses fruits ont une double sève.

Une pomme éclate au milieu Sous la pourpre qui la colore Et la défense du bon Dieu La rend plus séduisante encore.

Vers toi l’œil d’Ève est attiré, Mystique et tentante merveille, Car le serpent a murmuré Un mot perfide à son oreille.

Cette fois, plus habile au jeu, La femme, instruite à la malice, Pour désobéir au bon Dieu, Veut avoir l’homme pour complice.

On sait quel fut le dénouement De la première comédie Et, grâce au tentateur, comment Elle finit en tragédie.

Ce fut l’affaire d’un moment. Par sa femme Adam l’impeccable Fut tenté plus facilement Qu’Ève ne le fut par le diable.

Les anges, amis des élus, Tristes et voilés de leurs ailes Priaient et ne regardaient plus Les frères des anges rebelles.

Un seul descend vers les maudits Et, par Dieu même armé d’un glaive Il les chasse du Paradis. Adam semblait se plaindre d’Ève,

Mais l’ange, tout en les chassant, Lui disait : homme trop sévère Qui, pour un caprice innocent, Te courrouçais à la légère,

Ah, de cet arbre de douleurs, Ève, pour le repos des hommes, Aurait bien du cueillir les fleurs Au lieu de convoiter les pommes !

Cueillir avec des yeux distraits La fleur de la terre promise Qui semble éclore tout exprès, Peut être une chose permise.

Dieu sourit au cœur virginal, Mais il maudit la femme et l’homme Qui, sachant le bien et le mal, À l’arbre vont cueillir la pomme.