Versos French Gustave Le Vavasseur L’Âne

French poem

L’Âne

by (1819–1896)

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Paysans, mes amis, ne méprisons personne ; Soyons compatissants aux aides que Dieu donne, Nos humbles serviteurs, qui sont aussi les siens, À nos bons traitements ont des titres anciens [ches Pour prixde leurs sueurs, qu’ils trouvent dans leurs crèches Des foins renouvelés et des provendes fraîches Laissons les préjugés aux brutaux ignorants, Dieu, qui nous a fait rois, n’aime pas les tyrans.

Est-il donc sans appel, l’arrêt qui te condamne, Honnête criminel, forçat rêveur, pauvre âne ? Que peut contre les mœurs la loi qui te défend ? N’es-tu pas le jouet de l’homme et de l’enfant ? Travailleur obstiné, n’es-tu pas le symbole De la paresse aux yeux des pédants de l’école ? Trottant menu, pousse, sous la charge plié Ou perdu sous le faix, inculte, humilié, Au milieu des brocards tu passes dans les rues. Portes-tu des fardeaux ? Traînes-tu des charrues ? P C’est toi qui dans les parts inégales de soins Reçois le plus de coups et qui manges le moins. Le dernier quolibet, le dernier coup de trique Que l’homme lancera seront pour la bourrique. Quel plaisir de berner Sancho ! les muletiers S’en fussent tous les jours régalés volontiers, Mais quel raffinement si, sur la couverture, Auprès du cavalier eût dansé la monture ! Je crois que, pour goûter un plaisir achevé, Ils auraient laissé choir l’âne sur le pavé ; Quelque côte cassée aurait suffi sans doute Pour les distraire un peu des ennuis de la route, Mais les gais compagnons auraient ri bien plus fort Et de bien meilleur cœur si l’âne en était mort.

Et qui donc n’aurait ri ? Qui donc ne s’habitue Avoir l’âne en maudit qu’on. frappe et que l’on hue ? Qui donc, si le concert d’injures débordait, Ne crierait dans le chœur haro sur le baudet ? Qu’il est laid ! — Et le singe ? — Il brait, — Comme tant d’autres. — Il a tous les défauts. — Nous avons bien les nôtres Et ce n’est pas cela qui nous vexe ; la voix Claironne, la figure est drôle, mais parfois, Accablé sous le faix et le nez contre terre, L’âne laisse échapper un rire solitaire. Que flaire l’insolent et quel miasme subtil Tient sa narine ouverte au vent ? De quoi rit-il ? Qui sait ? Mais, comme rire est le propre de l’homme, L’homme est jaloux, je crois, de la bête de somme. Et puis l’âne s’obstine et ses entêtements Résistent, jusqu’au bout aux mauvais traitements. Il a parfois à lui de soudaines idées ; Il s’arrête devant des causes insondées Ou, saisi d’un caprice ardent et singulier, D’une ruade il jette à bas son cavalier Il paît, puis s’interrompt… on dirait qu’il médite… Tout-à-coup, comme pris d’une fièvre subite, Il part des quatre pieds, le nez vers l’horizon, Galope comme un rustre à travers le gazon, Caracole, bondit, salit l’herbe fleurie.

Il fait insolemment son lit dans la prairie, Il s’y roule, il s’y gratte et pèle le terrain Sous son dos on dirait l’aire où l’on bat le grain.

Aliboron, voilà tes péchés véritables. De tous les révoltés les plus insupportables, Les plus persécutés et les plus imprudents, Ce sont les goguenards et les indépendants.

Tes protestations, pauvre bête de somme, Ce sont au demeurant celles d’un gentilhomme Ruiné, mais moqueur ; sauvage et pointilleux, Que tourmente parfois le sang de ses aïeux. Si l’on avait égard aux titres de noblesse, Tu ne gémirais point sous le bât qui te blesse, Mais tu prendrais le pas sur le cheval si fier Qui trotte en hennissant et fait sonner son fer. En vain le favori des poëtes épiques Secouerait-il sur toi les poudres olympiques. En vain montrerait-il, favori des Césars, Ses flancs stigmatisés du harnois de leurs chars ; Aux héroïques temps des guerres et des fêtes, Quand il traînait les dieux, tu portais les prophètes ; Il hennissait d’orgueil sous le poids des tyrans, Il flairait le carnage avec les conquérants,

Écrasait les moissons, les enfants et les femmes, Piétinait dans le sang et piaffait dans les flammes. Déjà fier de sa selle avant d’être monté, Le cheval qui voit l’homme est à moitié dompté ; Ardent à protester, mais prompt a se soumettre, Il finit par aimer les défauts de son maître ; Quand il mange dans l’or, il prend goût au poison. Caligula le fit consul, il eut raison. Le cheval fut peut-être aux mauvais jours de Rome, Aussi serviles presque aussi lâche que l’homme ; Le cheval a toujours au cœur des nations Porté les messagers des malédictions. Si Balaam eût eu le cheval pour monture, Il aurait accompli sa sinistre aventure. Surmené par son maître, éperonné, battu. Jamais cheval n’a dit : Pourquoi me frappes-tu ? Tout animal subit la loi qui le condamne, Mais un seul a parlé comme l’homme, c’est l’âne. L’âne est le bien-aimé du Père tout puissant. Jadis l’âne et le bœuf ont vu le Christ naissant, Eux seuls ont entendu les cantiques des anges Quand on emmaillotait l’Enfant-Dieu dans ses langes ; Le bon bœuf étant là pour servir de témoin, Regardait à ses pieds l’âne voyait plus loin. À travers la vapeur humide de la crèche

De l’exil miroitait la route aride et sèche, Le désert s’allongeait devant son œil rêveur…. L’âne fuyait Hérode et sauvait le Sauveur. Puis, quand de l’Hosannah venait l’heure sereine, Il était à l’honneur comme il fut à la peine. Près de Jérusalem, dans quelque champ sans nom, Une ânesse paissait, allaitant son ânon Le Christ vint à passer, suivi de ses apôtres. Créature choisie entre toutes les autres, Elle servit de trône au Seigneur triomphant Qu’elle avait, en Égypte, emporté tout enfant. Ils marchèrent longtemps au bruit des harmonies Elle foulait les fleurs et les palmes bénies, Elle dressait l’oreille aux acclamations Qui saluaient alors l’élu des nations Et, dans le rayon d’or dont la clarté l’inonde, En triomphe portait le rédempteur du monde.

Comme autrefois, ânesse, on te voit aujourd’hui Au service du pauvre et sobre comme lui Le cantonnier brutal et le garde-champêtre Surveillent les chemins où l’on te menait paître. Les moines sont chassés par les bourgeois ; hélas ! Les prés sont clos, la garde en est aux avocats Et l’on te servirait une belle harangue Si tu tondais chez nous la largueur de ta langue Et pourtant, comme au temps de l’innocent délit, Avec l’aide de Dieu ta mamelle s’emplit Et si, comme celui des vaches et des chèvres, L’enfant n’en tette point le lait à pleines lèvres, Le malade friand de son flot argenté, Avec lui goutte à goutte aspire la santé.

Paysans, mes amis, ne méprisons personne Soyons cléments et doux aux aides que Dieu donne ; Du cheval de labour n’exigeons point le trot Et ne donnons jamais un coup de fouet de trop ; Faisons parfois reprendre haleine aux plus robustes, Laissons les préjugés aux sots et soyons justes.