French poem
Mon portrait
by Gustave Le Vavasseur (1819–1896)
Chers auditeurs, mon visage Pour moi seul vaut un portrait ; Mon miroir en garderait Le secret, si j’étais sage.
Parmi mes petits neveux Qui lui sourira ? Qu’importe, Quand la folle tête est morte, La couleur de ses cheveux ?
Ô poètes éphémères, Laissons la postérité ; N’est-ce pas, en vérité, La reine de nos chimères ?
Lorsque les morts ont été Cinquante ans couchés ensemble, Tout le monde se ressemble ; La laideur et la beauté,
La chair fine et la grossière, Le cerveau du villageois, Du poète et du bourgeois Font une même poussière.
Lèvre qui rit, dent qui mord, Langue qui pique ou caresse, Bras qui soutient, main qui blesse, Depuis longtemps tout est mort.
Le cœur dur et le cœur tendre, L’œil noir, l’œil gris et l’œil bleu Sont éteints et de leur feu Il ne reste que la cendre.
En attendant, ici-bas, Voyons-nous ce que nous sommes ? Dans leurs traits d’enfants les hommes Ne se reconnaissent pas.
L’heure en fuyant nous emporte, Mon portrait de l’an passé Est celui d’un trépassé ; La forme d’hier est morte.
L’œil, pour en garder un trait, Le confie à la mémoire, C’est celle-ci qu’il faut croire Quand on veut faire un portrait.
Celui que je vous présente M’a-t-il ressemblé longtemps ? Je l’ébauchais à vingt ans, Je le retouche à soixante.
Dans le chemin des aïeux J’ai cheminé ; suis-je en route Devenu sage ? J’en doute, Mais je suis sûr d’être vieux.
Je suis Normand d’origine, J’ai quelque ancêtre inconnu À la conquête venu Avec Rollon, j’imagine.
Il s’éprit un beau matin Des yeux noirs de son esclave, Et croisa la race slave Avec l’élément latin,
Ce qui fit que, sous leur chaume, Je doute que mes aïeux Eussent encor les yeux bleus Au temps du grand roi Guillaume.
Si quelques-uns furent grands Et minces de la ceinture, Je suis, par triste aventure, Fort déchu de mes parents.
Suis-je un nain ? Pas tout à fait. Je fus, au moment propice, Déclaré propre au service Devant Monsieur le Préfet
Et dans la troupe de ligne Remplacé fort à propos, Je suis mort sous les drapeaux D’un coup de fièvre maligne.
Aurais-je, à mon régiment, Sauvé l’honneur de ma race ? Beaucoup plus heureux qu’Horace, Je l’ignore absolument.
Quand, aux heures opportunes, Je consulte mon miroir, Sous un double sourcil noir J’y vois deux prunelles brunes.
Le regard en est-il doux ? Correspond-il au sourire ? Je ne saurais vous le dire, Curieux, informez-vous.
N’interrogez pas ma mère, Si ce n’était qu’indiscret ? Mais ma mère mentirait, Ah ! laissez-lui sa chimère !
J’ai le front large, fuyant Et haut. Je crois que ma tête Est bien celle d’un poète Gai, paresseux et bruyant ;
Les cheveux de mon jeune âge Étaient plats, fins et châtains ; Ils sont partis ou déteints. Roses d’antan, bon voyage !
Comment mon nez est-il fait ? N’est-il pas, suivant l’usage, Au milieu de mon visage ? À peu près. Pas tout à fait.
Il suit une ligne courbe Dont le contour sinueux En un repli tortueux Vers le milieu se recourbe.
Mais je suis fier de mon nez ; Il aurait fait ma fortune Dans ce pays de la Lune Où les camus sont bernés.
Mes oreilles, au physique, Ont un appareil normal, Elles retiennent fort mal, Mais comprennent la musique.
Sur leurs fantasques tambours Souvent les graves paroles, Sautillant comme des folles, Se changent en calembours
Et, croyant faire merveilles, La Rime, en toute saison, Rit au nez de la Raison Dans le fond de mes oreilles.
Avec son sourire ouvert Ma bouche vaut bien le reste ; Elle est petite et modeste, C’est sa langue qui la perd.
Langue souple, leste et longue, Langue au tranchant affilé, Qui n’a jamais reculé Devant syllabe ou diphthongue ;
Langue aux retours indulgents, Langue fidèle à ses causes Qui, sans pitié pour les choses, Ne médit jamais des gens.
De ma barbe assez griffaigne Les poils aux différents tons Cachent mal les deux mentons Que sa broussaille accompagne.
Mes jambes certainement Sont trop courtes pour le buste Et tout l’ensemble s’ajuste Assez singulièrement ;
Mais, à la lourde machine De ce corps mal ordonné La Nature avait donné Bons jarrets et souple échine.
Que de défis insensés J’ai faits, que de courses folles, De chutes, de cabrioles Sans avoir les reins cassés !
Parmi mes rêves d’athlète L’ombre du clown pailleté Passait dans ma vanité Avant celle du poète.
Dans son vol capricieux Le fantôme de ma gloire Dans les cirques de la Foire Faisait le saut périlleux.
Comme un écureuil en cage, Mon esprit souple et retors Est à l’aise dans mon corps ; Il est fait à son image.
Il court follement, il croit Qu’en tout la ligne brisée Est moins bête et plus aisée À suivre qu’un chemin droit.
Il bondit, monte, devale, Cherche à plaisir des détours, Se dérobe et fait des tours De force par intervalle.
Par caprice, il fait des sauts Et des bonds de vingt coudées ; Sur la corde des idées Il fait parader les mots ;
Et, tant que la corde vibre, Le pantin, leste et subtil, Fait, par attrait du péril, Des prodiges d’équilibre.
Il est simple et compliqué, Franc du collier, mais fantasque ; Il aime à sentir un masque Sur sa franchise appliqué.
Sa farce la plus cruelle Est de happer la Raison Pour la fourrer en prison Dans une rime nouvelle.
Dame Raison n’entend pas Très bien la plaisanterie ; Elle grogne, se récrie, L’espiègle rit aux éclats
Et dans sa logette étroite Met de force grand’maman ; Il la plie adroitement, Pousse gauche, tire à droite,
Cherche le joint, cherche encor, Donne un petit coup de lime Et l’enferme dans la Rime Comme dans un étui d’or.
Elle reste sérieuse Dans son cachot éclatant Et de sa niche on prétend Qu’elle est un peu glorieuse.
Amis, lecteurs indulgents, Souriant à ses caprices N’êtes-vous pas les complices Du poète, bonnes gens ?
Jetez un coup d’œil rapide Sur son œuvre d’aujourd’hui, Mais ne voyez que l’étui, Ne l’ouvrez pas. Il est vide.